À la veille de la rentrée scolaire, la condition enseignante interpelle. Entre précarité matérielle, méconnaissance du travail réel et démobilisation progressive, le corps professoral subit un désennoblissement continu. Analyse d’un malaise structurel qui hypothèque l’avenir de l’éducation et du progrès national.
Le désennoblissement d’un métier exigeant
C’est veille de rentrée. Ce temps est indiqué pour réfléchir à l’école, à ses finalités et à ceux qui la font vivre. Cette réflexion se veut aussi un espace de sensibilisation et d’éducation populaire, l’image communément attachée à l’enseignant restant souvent limitée à quelques gestes visibles : faire cours, écrire au tableau, vérifier les devoirs et corriger les copies. Une telle représentation méconnaît la complexité d’un métier qui engage à la fois des compétences intellectuelles, didactiques, relationnelles et organisationnelles. L’enseignant ne peut être jugé au seul temps de présence devant les apprenants. Son travail comprend la recherche documentaire, l’analyse des contenus, la définition des objectifs, la préparation des activités, l’anticipation des difficultés et l’adaptation des démarches aux différents profils d’apprentissage. La préparation d’une heure de cours requiert, en moyenne, trois fois plus de temps que sa dispense effective ; un enseignant assurant dix-huit heures hebdomadaires accomplit, en réalité, un volume de travail qui peut atteindre soixante-douze heures par semaine. L’acte d’enseigner ne se réduit d’ailleurs pas à transmettre des connaissances. L’enseignant est un formateur, un médiateur et un accompagnateur qui construit des situations d’apprentissage, donne sens aux savoirs et transforme les acquis en ressources opératoires. La situation de plurilinguisme et ses corollaires l’hétérogénéité des classes et les disparités scolaires requièrent une différenciation pédagogique, une régulation fine des apprentissages et un accompagnement individualisé des élèves en difficulté. L’évaluation constitue une autre dimension essentielle de l’activité de l’enseignant. Élaborer des sujets pertinents, corriger les productions, interpréter les erreurs, formuler des appréciations et organiser la remédiation exigent un investissement considérable. S’y ajoutent la recherche, la veille scientifique et la formation continue, indispensables à l’actualisation des pratiques professionnelles.

L’enseignant est ainsi un praticien réflexif qui interroge ses démarches et cherche à améliorer constamment les conditions d’apprentissage. Pourtant, cette profession demeure souvent dévalorisée et exercée dans des conditions difficiles : classes surchargées, insuffisance de matériels didactiques, infrastructures inadaptées, ressources documentaires limitées et faible soutien logistique. Or, rappelle, l’UNESCO, des enseignants « bien formés, soutenus et valorisés » constituent une condition essentielle d’une éducation de qualité. Par ailleurs, l’OIT et l’UNESCO recommandent d’articuler la condition enseignante aux objectifs éducatifs, de sorte que les conditions de travail permettent aux enseignants de se consacrer pleinement à leurs missions professionnelles. La dégradation des conditions d’exercice et la perte de reconnaissance nourrissent un sentiment d’insécurité socioprofessionnelle. Lorsque l’enseignant ne trouve plus dans son métier ni stabilité, ni considération, ni perspectives correspondant à ses responsabilités, sa motivation s’érode. Cette démobilisation peut se traduire par le bricolage pédagogique, qui consiste à faire fonctionner un dispositif éducatif avec des moyens dérisoires ; par le minimalisme pédagogique, qui réduit les ambitions d’apprentissage au strict accomplissement des tâches prescrites ; et par le conformisme pédagogique, qui privilégie la répétition de pratiques familières au détriment de l’innovation et de la différenciation. À terme, elle peut favoriser l’absentéisme, le désinvestissement, la recherche d’activités complémentaires ou la désertion du métier. La désertion massive des enseignants camerounais ne saurait, de ce point de vue, être interprétée comme une simple défaillance individuelle. C’est l’aboutissement d’un processus collectif de précarisation et de désennoblissement du métier. Un pays qui verse une aumône à ses enseignants hypothèque la formation de sa jeunesse et compromet ses perspectives de progrès. Valoriser l’enseignant, c’est reconnaître qu’il accomplit un travail intellectuel exigeant, une mission éducative essentielle et une responsabilité sociale majeure. C’est aussi admettre que le progrès national dépend de la dignité, de la formation, des ressources et de la rémunération accordées à ceux qui forment les générations appelées à construire l’avenir.
Pr Jacques Èvùnà















