Féminicides au Cameroun : Compter les victimes ne suffit plus, il faut prévenir les drames avant qu’il ne soit trop tard

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Ce que je constate depuis longtemps au Cameroun, c’est que nous avons tendance à beaucoup parler des problématiques aiguës une fois qu’elles ont déjà produit leurs conséquences dramatiques, mais beaucoup moins à mettre en place des mécanismes structurés de prévention, d’anticipation, d’identification précoce des situations à risque et d’intervention avant le passage à l’acte. C’est précisément cette logique qu’il faudrait changer.

Lorsqu’un féminicide ou une violence grave survient, on s’indigne, on condamne, on communique, on demande parfois justice… puis, quelques jours ou semaines plus tard, l’attention retombe. Pendant ce temps, les mêmes mécanismes se reproduisent et les statistiques continuent malheureusement d’augmenter. Si nous continuons à traiter le problème essentiellement après le drame, nous ne ferons que constater et comptabiliser les victimes. Il faut désormais agir avant le drame.

Le Cameroun devrait donc mettre rapidement en place, une véritable stratégie nationale de prévention des féminicides et des violences graves faites aux femmes, reposant notamment sur les mesures suivantes :

Mettre en place un dispositif national d’identification et de suivi des personnes présentant un risque élevé de violence

Il faudrait réfléchir à la création, dans le respect de la législation, des droits fondamentaux, de la présomption d’innocence et de la protection des données personnelles, d’un fichier national sécurisé des personnes condamnées pour des faits graves de violences, notamment violences conjugales répétées, agressions sexuelles, tentatives de meurtre, menaces graves ou autres infractions présentant un risque de récidive.

L’objectif ne serait évidemment pas de stigmatiser arbitrairement des personnes, mais de permettre aux autorités compétentes d’identifier les profils présentant un risque documenté et de prendre les mesures appropriées de prévention et de surveillance.

Dans certains pays, notamment aux États-Unis, des dispositifs de registres existent pour certaines catégories d’auteurs d’infractions sexuelles. Ils peuvent notamment permettre de renforcer les contrôles lors de certains recrutements ou de mieux protéger les populations vulnérables. Le Cameroun pourrait s’inspirer de ces expériences, tout en construisant un système adapté à son propre cadre juridique et institutionnel.

Créer une véritable « Ligne Rouge » nationale contre les violences et les féminicides.

Une ligne téléphonique gratuite, accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, devrait être mise à la disposition de toute personne femme, jeune fille, proche, voisin, collègue ou témoin qui estime qu’une situation peut dégénérer. Il ne faudrait pas simplement créer un numéro d’écoute.

Cette Ligne Rouge devrait être connectée à un dispositif opérationnel permettant, selon le niveau d’urgence, de déclencher rapidement une intervention des forces de sécurité, des services sociaux, des structures sanitaires ou des organisations spécialisées. Une femme qui appelle parce qu’elle pense que son conjoint ou ex-conjoint va la tuer ne devrait pas avoir à attendre que le crime soit commis pour être prise au sérieux.

Mettre en place une unité multi-acteurs spécialisée dans la prévention des féminicides

Il faudrait créer une Unité nationale de prévention et d’intervention contre les féminicides, réunissant notamment : forces de sécurité ; autorités judiciaires ; services sociaux ; services de santé ; psychologues et travailleurs sociaux ; organisations spécialisées dans la protection des femmes et des enfants ; acteurs communautaires ; opérateurs technologiques et télécoms, lorsque cela est pertinent. Cette unité pourrait notamment analyser les signalements à haut risque, évaluer les niveaux de danger, coordonner les interventions et assurer le suivi des victimes et des personnes signalées comme présentant un risque sérieux. L’objectif serait de passer d’une intervention fragmentée à une chaîne intégrée de prévention.

Mettre en place un système d’évaluation précoce du niveau de danger

Toutes les violences conjugales ne présentent pas le même niveau de risque. Il faudrait donc développer un mécanisme permettant d’identifier rapidement les situations particulièrement dangereuses : menaces de mort, violences répétées, harcèlement après séparation, possession ou accès à des armes, tentatives d’étranglement, violences sexuelles, traque de la victime, menaces contre les enfants, antécédents judiciaires, etc. Lorsqu’un certain nombre de signaux d’alerte sont réunis, le dossier devrait automatiquement faire l’objet d’une évaluation renforcée et d’une intervention prioritaire.

Créer et distribuer des « kits anti-féminicides » aux personnes identifiées comme étant à risque.

La technologie offre aujourd’hui énormément de possibilités pour protéger une personne en situation de danger. Des kits de protection individuelle pourraient être mis gratuitement ou à coût très réduit à la disposition des personnes considérées comme présentant un risque élevé.

Sans entrer dans le détail technique, on peut imaginer des dispositifs comprenant, selon les situations : un dispositif de géolocalisation ou de localisation d’urgence ; un bouton SOS connecté ; une sirène ou alarme personnelle ; des moyens permettant de déclencher discrètement une alerte ; des dispositifs technologiques permettant de partager automatiquement la localisation avec des personnes de confiance ou les services compétents ; et, lorsque cela est légal, approprié et accompagné d’une formation, certains dispositifs de défense personnelle. L’idée est simple : donner à une personne menacée des moyens supplémentaires pour gagner quelques minutes, alerter rapidement et permettre une intervention avant qu’il ne soit trop tard.

Mettre en place un mécanisme de protection renforcée après séparation

Il faut également accorder une attention particulière aux périodes de séparation ou de rupture.

Dans certaines situations, c’est précisément à ce moment que le niveau de danger peut devenir extrêmement élevé. Une personne qui quitte un conjoint violent et qui fait l’objet de menaces répétées devrait pouvoir bénéficier rapidement d’un dispositif de protection adapté : hébergement temporaire sécurisé, accompagnement juridique, suivi psychologique, alerte renforcée, protection des enfants et intervention rapide en cas de menace.

Exploiter intelligemment les données pour anticiper les risques

Le Cameroun doit également sortir d’une logique où les statistiques servent uniquement à constater les drames. Les données issues des commissariats, tribunaux, hôpitaux, services sociaux, centres d’écoute et associations pourraient, dans le respect de la confidentialité, être analysées afin d’identifier les zones, situations et facteurs de risque récurrents.

L’intelligence artificielle et les outils d’analyse de données pourraient même, à terme, aider les autorités à identifier des signaux de risque et des situations nécessitant une intervention prioritaire. Il ne s’agit évidemment pas de laisser une machine décider qui est dangereux, mais d’utiliser la technologie comme outil d’aide à la décision et d’alerte précoce.

Au fond, la question que nous devons nous poser est simple : Combien de féminicides aurions-nous pu éviter si nous avions pris au sérieux les menaces, les violences antérieures et les signaux d’alerte plusieurs jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois avant le passage à l’acte ? C’est là que doit se situer le véritable changement de paradigme. Nous ne devons plus seulement nous demander : « Que faire après qu’une femme a été tuée ? » Nous devons désormais nous demander : « Que pouvons-nous faire aujourd’hui pour empêcher qu’elle soit tuée demain ? » Le Cameroun a besoin d’une politique qui ne se contente plus de compter les victimes, mais qui développe les moyens de les identifier, les protéger et intervenir avant qu’elles ne deviennent des victimes. C’est cette culture de la prévention, de l’anticipation et de l’intervention précoce qu’il faut maintenant construire.

Dr Samuel Dongmo Président du Haut Conseil des Camerounais de l’Extérieur

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