Nachtigal, dettes et coupure de courant : Célestin Tawamba dénonce un « modèle économique à bout de souffle »

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Interrompu en pleine conférence de presse par une coupure générale d’électricité, le président du GECAM, Célestin Tawamba, a livré hier jeudi un réquisitoire implacable contre l’État. Entre l’asphyxie financière causée par la SOCADEL, l’effondrement des investissements publics à 2,2 % et la sur-fiscalisation du secteur privé, le patronat dénonce un modèle à bout de souffle et exige des comptes.

Il est un peu plus de 10 heures dans la grande salle de conférence du siège du GECAM à Bonanjo. Devant les hommes de médias, Célestin Tawamba déroule méthodiquement, le verbe haut et le ton grave, la lecture patronale de la trajectoire économique du Cameroun.

Alors même que le président du GECAM aborde le chapitre névralgique des infrastructures supports de la production et s’apprête à dénoncer le calvaire quotidien des industriels face aux défaillances du réseau électrique, le destin ou plutôt la réalité brute des infrastructures camerounaises s’invite de manière brutale. Soudain, c’est la plongée dans le noir absolu. Climatiseurs qui s’arrêtent net, micro coupé. Pendant plusieurs minutes, un silence de plomb, à peine troublé par le murmure amusé mais profondément amer de l’assistance, envahit la salle.

Quand la panne de courant au siège du patronat illustre la faillite de la SOCADEL et le désastre de la gouvernance économique

Au moment précis où le patronat dressait le procès-verbal de l’incapacité de l’État et des opérateurs publics à fournir une énergie stable aux entreprises, cette coupure de courant générale a pris la valeur d’un symbole absolu. Une démonstration par l’absurde, en direct, sous les yeux des médias, de l’enfer quotidien que vivent les ateliers, les usines, les PME et les commerces du pays. Revenant au micro avec un flegme teinté d’ironie amère, Célestin Tawamba n’a pas manqué de saisir la perche : « La réalité du terrain est implacable. Malgré les annonces, malgré les réformes, malgré les cérémonies, la crise énergétique n’est pas derrière nous : elle s’aggrave. Ce qui vient de se produire dans cette salle n’est pas une exception, c’est le quotidien du secteur privé camerounais. »

SOCADEL : Le gâchis du barrage de Nachtigal et l’illusion des mégawatts

L’année 2026 avait pourtant été présentée par les pouvoirs publics comme celle du grand tournant énergétique. Entre la nationalisation actée du segment de la distribution et le lancement en grande pompe, en août 2025, du Compact énergétique national, un plan titanesque doté de 12,5 milliards de dollars (soit environ 7 750 milliards de FCFA), le gouvernement promettait l’avènement d’une ère d’abondance et de fiabilité.

Un an plus tard, le constat dressé par le GECAM est d’une clarté aveuglante : le compte n’y est pas. La SOCADEL, née des restructurations successives du secteur, essuie les mêmes plâtres et reproduit les mêmes travers que ses devancières, en y ajoutant une lourdeur opérationnelle asphyxiante.

Pourtant, sur le papier, la capacité de production s’est renforcée. L’entrée en production du barrage hydroélectrique de Nachtigal, apportant 420 mégawatts (MW) supplémentaires au réseau interconnecté Sud (RIS), était censée régler définitivement le déficit d’offre. Mais c’est précisément là que réside le paradoxe tragique du modèle énergétique camerounais mis à nu par le patronat : l’énergie est produite, mais elle n’arrive pas au consommateur.

Comme l’a souligné le président du GECAM, une capacité installée n’a de valeur économique que si elle est effectivement transportée, distribuée et absorbée par l’appareil productif. Or, le réseau de transport géré par la SONATREL et les lignes de distribution sous la responsabilité de la SOCADEL sont dans un état de délabrement et de saturation tel qu’ils sont incapables de supporter l’injection des nouveaux mégawatts de Nachtigal. Les postes de transformation explosent, les câbles caducs cèdent sous la charge, et les goulots d’étranglement logistiques bloquent l’électricité au pied du barrage.

Le résultat est absurde : pendant que les usines tournent au ralenti faute de courant, le barrage de Nachtigal produit de l’électricité qui ne peut être acheminée. Pire encore, le contrat de partenariat public-privé avec la société projet (NHPC) intègre la clause financière rigide du « take or pay ». En vertu de cette clause, l’État camerounais est tenu de payer l’électricité produite par le barrage, qu’il soit capable de la distribuer ou non.

Célestin Tawamba a révélé le coût exorbitant de ce gâchis : l’État verse chaque mois une charge estimée à 10 milliards de FCFA à NHPC pour une énergie qui s’évapore dans les défaillances de la SOCADEL et de la SONATREL. Et pour compenser les pannes et les déficits de distribution, l’État continue de subventionner à prix d’or les centrales thermiques, dont le coût de fonctionnement s’est envolé en 2026 en raison de la hausse des cours mondiaux des hydrocarbures. « Plus le système tente de tenir debout, plus il s’enfonce dans ses propres déséquilibres », s’est indigné le président du patronat.

Pour les entreprises, la faillite opérationnelle de la SOCADEL constitue une véritable taxe prédatrice sur la compétitivité. Citant les données de l’enquête Enterprise Surveys de la Banque mondiale, le patronat a rappelé que 65 % des entreprises camerounaises sont contraintes de recourir à un groupe électrogène pour maintenir leurs chaînes de fabrication en activité. La démonstration comptable faite par Célestin Tawamba est saisissante : Le tarif industriel de l’électricité fournie par la SOCADEL varie entre 50 et 99 FCFA le kilowattheure (kWh). Le coût de l’autoproduction d’électricité via des groupes électrogènes au gasoil s’établit entre 200 et 350 FCFA le kWh.

En d’autres termes, pour continuer à produire, les industriels camerounais doivent acheter une énergie deux à sept fois plus chère que le tarif officiel. Ce surcoût colossal détruit les marges des entreprises, annule tout gain de productivité, décourage l’investissement direct étranger et se trouve inévitablement répercuté sur le prix final payé par le consommateur camerounais.

Face à ce désastre, le GECAM exige deux mesures immédiates : Le raccordement effectif et prioritaire de toutes les zones industrielles du pays à la capacité énergétique installée de Nachtigal. La publication d’un calendrier public et contraignant de résorption du déficit structurel du secteur électrique par la SOCADEL et le ministère de l’Énergie.

Une gouvernance budgétaire défaillante

Si la crise énergétique constitue le point noir de l’activité économique nationale, elle s’inscrit dans un contexte macroéconomique particulièrement dégradé. Le président du GECAM a rappelé que la résurgence des hostilités au Moyen-Orient depuis février 2026 a fait s’envoler les cours du baril de pétrole brut au-delà des prévisions de la loi de finances (basée sur 62 dollars le baril). En raison de l’arrêt permanent de la SONARA, le Cameroun exporte du pétrole brut à faible valeur ajoutée, mais importe la totalité des carburants raffinés qu’il consomme. Quand le baril s’envole, la facture des importations explose, annulant les gains réalisés à l’exportation. Au premier trimestre 2026, les recettes pétrolières nettes de l’État ont ainsi chuté de 35 %. Ce choc global s’est traduit par une révision à la baisse des perspectives de croissance par le FMI, ramenant la trajectoire du Cameroun à 3,3 % en 2026 (contre les 4,3 % projetés par le gouvernement).

Au-delà des chocs extérieurs, c’est l’analyse de la gestion des finances publiques qui a constitué l’un des moments les plus forts du discours du GECAM. Le patronat dresse le constat d’une dérive inquiétante du budget de l’État, où le train de vie des administrations étouffe l’investissement productif : À la fin mars 2026, les dépenses d’investissement de l’État se sont élevées à 45 milliards de FCFA, contre 175,5 milliards de FCFA à la même période en 2025 (soit une chute spectaculaire de 74,4 %). Le taux d’exécution des crédits d’investissement s’est établi au niveau dérisoire de 2,2 % au terme du premier trimestre.

Pendant que l’investissement public s’effondre, la pression fiscale subie par le secteur privé formel continue de s’alourdir. L’objectif de recettes de la Direction Générale des Impôts (DGI) est passé de 3 200 milliards de FCFA en 2025 à 3 600 milliards de FCFA en 2026, soit une hausse exigée de 12,5 % appliquée à une économie qui ne croît que de 3,5 %. Pour le GECAM, cette équation débouche sur une sur-fiscalisation des entreprises formelles et un recours accru à l’endettement (la dette publique atteignant 15 607 milliards de FCFA à la fin juin 2026, soit 44,2 % du PIB). Sur une perspective de dix ans (2016-2026), les dépenses de fonctionnement de l’État sont passées de 65,1 % à 79,2 % du budget, réduisant l’investissement de 34,9 % à 20,8 %. En une décennie, quatorze points de budget ont basculé du capital productif vers le fonctionnement de l’État.

Déficit commercial et appel à un contrat de performance

Outre l’énergie et la fiscalité, le GECAM a énuméré les autres goulots d’étranglement : la dégradation avancée des corridors routiers stratégiques (Douala-Yaoundé, Douala-Bafoussam) qui fait grimper les coûts de transport, la raréfaction du crédit bancaire aux entreprises (-29 % de nouveaux crédits attribués au premier trimestre 2026), et le renchérissement du haut débit fixe. Cette perte de compétitivité se traduit par un déficit commercial abyssal : en 2025, le déficit de la balance commerciale du Cameroun a atteint 2 145 milliards de FCFA (contre 1 747 milliards en 2024), le taux de couverture des importations par les exportations s’effondrant à 59 %. S’agissant du secteur informel (qui concentre 52 % des emplois non agricoles contre 5,1 % pour le privé formel), Célestin Tawamba a invité le gouvernement à faire la distinction entre l’informalité de subsistance à accompagner et l’informalité organisée à sanctionner : « Il ne faut plus chercher l’informel, il faut faire du secteur formel un espace attractif et cesser de le fabriquer par des excès de fiscalité. » Le président du GECAM a appelé à un sursaut national et à la mise en place d’un contrat de performance public-privé assorti d’indicateurs précis (kilomètres de routes réhabilités, mégawatts réellement distribués par la SOCADEL, apurement des arriérés intérieurs). « Aucun texte, aucun décret ne construira à lui seul le pays que nous voulons. Ce qui manque s’appelle une conscience, individuelle et collective », a conclu Célestin Tawamba. La balle est désormais fermement posée dans le camp du gouvernement et des gestionnaires des entreprises publiques.

P I F

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