De la décision publique à la livraison effective : le défi de la responsabilité et de la confiance
Un État ne se juge pas seulement à ce qu’il décide. Il se juge à ce qu’il parvient à changer.
Le temps de la preuve
Le Cameroun ne manque ni de décisions publiques, ni de programmes, ni de projets annoncés. L’État planifie, mobilise des ressources, engage des investissements et adopte des réformes. Mais une question demeure : qu’est-ce qui, au terme de cette chaîne, a réellement changé dans la vie du citoyen ? C’est à cette question que doit désormais se mesurer la performance de l’action publique. Une décision publique n’est qu’un commencement. Elle ne prend toute sa valeur que lorsqu’elle se traduit par un service accessible, une infrastructure fonctionnelle, une activité productive ou une amélioration durable des conditions de vie. Entre la volonté politique et l’utilité collective, une chaîne de responsabilités doit être assurée : programmer, financer, exécuter, contrôler, évaluer et corriger. Entre la décision prise au sommet et le résultat attendu sur le terrain se trouve toutefois le véritable défi : le dernier kilomètre de l’action publique. C’est précisément là que se joue désormais la crédibilité de l’État. La crédibilité de l’État dépend donc moins de sa capacité à annoncer qu’à démontrer. L’enjeu n’est pas seulement de prouver que des décisions ont été prises et des crédits dépensés, mais que les engagements publics ont produit les résultats attendus.

Réaliser n’est pas encore livrer
Une infrastructure peut être construite sans être pleinement fonctionnelle. Un équipement peut être réceptionné sans être correctement exploité. Un programme peut consommer les crédits prévus sans améliorer suffisamment la situation de ses bénéficiaires. Il convient donc de distinguer quatre niveaux : la réalisation, qui constate ce qui a été construit ou exécuté ; la fonctionnalité, qui vérifie que l’ouvrage ou le dispositif fonctionne réellement ; le résultat, qui mesure le service ou l’amélioration effectivement obtenus ; et l’impact, qui apprécie la transformation durable produite dans la société et l’économie. Cette distinction est essentielle. Livrer n’est pas terminer. Livrer, c’est rendre durablement fonctionnel et utile. Construire une route ne suffit pas si elle ne facilite pas effectivement les déplacements. Édifier un hôpital ne garantit pas l’accès aux soins. Installer des équipements ne suffit pas à assurer un approvisionnement électrique et en eau potable fiable. De même, une Université ne remplit pleinement sa mission que si elle forme, produit des connaissances et contribue au développement. Ces niveaux sont complémentaires, mais ne se confondent pas. La réussite d’une politique publique doit être appréciée à partir de ce qui a été réalisé, de ce qui fonctionne, de ce qui est utilisé et des changements effectivement obtenus. Le respect des procédures et la bonne exécution budgétaire restent indispensables. Ils ne constituent toutefois pas, à eux seuls, une preuve de performance.
La « dette de livraison publique » : le cout des résultats diffère
À côté de la dette financière, il convient de reconnaître une autre réalité : la dette de livraison publique. Elle désigne l’écart entre ce que l’État a décidé, annoncé ou financé et ce qui est effectivement disponible, fonctionnel et utile à la population. Cette notion ne constitue pas une qualification juridique de faute. Elle permet de rendre visible un déficit de résultat pouvant résulter de causes diverses : études insuffisantes, financement incomplet, retards contractuels, défauts de coordination, mauvaise exécution, réception prématurée ou entretien insuffisant. Dans certains cas, des irrégularités ou des détournements peuvent également être en cause, mais ils doivent être établis par les procédures compétentes. La distinction est essentielle : un retard ne prouve pas, à lui seul, une corruption ; une irrégularité ne suffit pas à établir un détournement ; une dénonciation ne vaut pas déclaration de culpabilité. En revanche, tout écart significatif doit pouvoir être expliqué, vérifié et traité. Le coût de cette dette dépasse les sommes engagées. Il se mesure aussi en années d’attente, en services indisponibles, en occasions économiques perdues, en dépenses supplémentaires et en confiance fragilisée. Les chantiers retardés, les infrastructures dont les réserves ne sont pas levées ou les équipements livrés mais insuffisamment exploités illustrent différentes formes de ce décalage.
Selon le compte rendu de la session de suivi du BIP publié en juillet 2025, le taux d’exécution physico-financière du Budget d’investissement public pour 2024 s’établissait à 64,88 %, contre 63,55 % en 2023. Ce taux global ne signifie pas que 64,88 % des ouvrages étaient fonctionnels : il mesure l’exécution physico-financière, non l’utilité finale des infrastructures.
Dans son rapport de 2026 sur le Cameroun, le FMI estime que les soldes engagés mais non décaissés (SENDs) représentaient environ 15 % du PIB en 2025. Cet indicateur concerne des engagements financiers non décaissés ; il ne doit donc pas être assimilé à la valeur des seuls chantiers abandonnés ou inachevés.
Premier cas : le projet qui n’est pas livré dans les délais.
Dans le secteur routier, la multiplication des projets en cours, les retards d’exécution et les difficultés rencontrées sur certains chantiers montrent combien la durée entre la décision et l’usage effectif peut devenir un problème de politique publique. La revue des projets routiers conduite en 2026 a elle-même mis l’accent sur la nécessité de rompre avec une logique où le chantier devient une fin en soi et de rechercher davantage de résultats tangibles.
Deuxième cas : l’ouvrage réceptionné mais dont les travaux ou réserves subsistent.
Le Complexe Sportif d’Olembé illustre une réalité importante : une réception provisoire ne signifie pas nécessairement que tout le cycle de livraison est définitivement clos. Des travaux complémentaires, des réserves et des ajustements peuvent encore être nécessaires. La véritable question devient alors : à quelle date l’infrastructure sera-t-elle totalement achevée, fonctionnelle et durablement exploitable ?
Troisième cas : l’infrastructure physiquement livrée mais insuffisamment utilisée.
Les infrastructures sportives construites ou rénovées dans le cadre des grandes compétitions internationales constituent un autre enseignement. Olembé, Japoma, Kouekong ou le stade omnisports peuvent être considérés comme des actifs publics importants ; mais leur pleine valeur dépend de leur programmation, de leur entretien, de leur modèle d’exploitation et de leur capacité à accueillir durablement des compétitions et activités. Une infrastructure peu utilisée n’est pas nécessairement inutile ; elle révèle toutefois un écart possible entre livraison physique et rendement collectif.
Quatrième cas : l’ouvrage techniquement achevé dont la pleine fonctionnalité dépend encore d’autres maillons. Le complexe hydroélectrique de Nachtigal montre qu’un grand projet ne se résume pas à l’achèvement d’un ouvrage principal. La production, l’évacuation, la sécurisation du système et les équipements associés doivent fonctionner ensemble. La livraison doit donc être appréciée à l’échelle de toute la chaîne. Le cas de Lom Pangar rappelle également qu’un projet peut rester confronté à des questions financières ou à l’achèvement de composantes indispensables avant d’atteindre sa pleine finalité.
Cinquième cas : l’urgence exécutée mais qui doit rester pleinement traçable.
La réponse publique à la COVID-19 a montré la capacité de l’État à mobiliser rapidement des ressources considérables dans une situation exceptionnelle. Mais les audits ont également souligné l’importance de la transparence, de la traçabilité et du respect des règles, notamment pour les marchés spéciaux. L’urgence peut justifier des procédures adaptées ; elle ne doit jamais supprimer l’exigence de justification de l’utilisation de l’argent public.
Ces situations ne doivent pas être confondues. Elles correspondent à des niveaux différents de la dette de livraison. Chaque situation appelle une analyse propre : où se situe le défaut de livraison, quelle en est la cause, qui doit agir et dans quel délai ? C’est à cette condition que la notion de dette de livraison publique peut devenir un outil de diagnostic et de responsabilisation, plutôt qu’une simple formule de dénonciation.
Contrôler l’argent public : des institutions aux résultats vérifiables
Le Cameroun dispose de plusieurs institutions chargées, selon leurs compétences respectives, de prévenir la corruption, de contrôler la gestion publique, de détecter les irrégularités financières ou de leur donner des suites administratives et judiciaires. Leur rôle est essentiel. Mais l’efficacité du contrôle ne se mesure pas seulement au nombre de rapports, de dénonciations ou d’enquêtes : elle se vérifie aussi dans les suites données aux constats. La Commission nationale anti-corruption (CONAC) contribue à la prévention de la corruption, recueille et exploite les dénonciations et mène des investigations dans le cadre de ses missions. Elle peut notamment examiner l’exécution physique de projets et les conditions de passation des marchés publics. Le Contrôle supérieur de l’État (CONSUPE) exerce des missions de contrôle et d’audit des organismes relevant de son champ de compétence. La Chambre des comptes de la Cour suprême assure, pour sa part, des fonctions de contrôle et des attributions juridictionnelles relatives aux comptes publics et aux organismes concernés. Dans le domaine des marchés publics, l’Agence de régulation des marchés publics (ARMP) intervient dans la régulation du système, les audits et le suivi des recommandations relevant de ses attributions. L’Agence nationale d’investigation financière (ANIF) reçoit et analyse des informations financières, notamment des déclarations de soupçon, et transmet aux autorités compétentes les renseignements qui le justifient. Ces missions sont complémentaires, mais ne se substituent pas à celles des juridictions.
Il appartient aux autorités judiciaires et aux juridictions compétentes d’établir les responsabilités pénales et de prononcer, le cas échéant, les sanctions prévues par la loi. Le recouvrement des sommes ou des biens concernés doit également être recherché lorsque les conditions légales le permettent. La question centrale est donc celle de la continuité de l’action : les irrégularités détectées sont-elles vérifiées ? Les dossiers transmis reçoivent-ils les suites appropriées ? Les recommandations sont-elles appliquées ? Les ressources indûment soustraites sont-elles recouvrées lorsque cela est possible ? Les défaillances identifiées sont-elles corrigées pour éviter leur répétition ? L’enjeu n’est ni de confondre les missions des institutions ni de présumer leur inefficacité. Il est de rendre leurs résultats lisibles et de mieux articuler prévention, contrôle, décision, réparation et réforme des pratiques. Un contrôle qui constate sans suite vérifiable demeure incomplet du point de vue de la redevabilité publique. De même, une sanction qui ne corrige pas les mécanismes ayant permis la répétition d’un manquement ne suffit pas à garantir une meilleure gestion future. Un contrôle ne produit pleinement ses effets que lorsque ses conclusions donnent lieu à des suites vérifiables. Constater un manquement est nécessaire ; corriger ses causes l’est tout autant.
De la procédure a la performance : responsabiliser sans paralyser
La procédure protège l’État contre l’arbitraire, sécurise la dépense et encadre l’exercice du pouvoir. Mais elle ne saurait constituer l’unique mesure de la performance publique. Un dossier conforme peut déboucher sur un résultat médiocre. À l’inverse, un retard peut découler d’une difficulté technique réelle plutôt que d’une faute. La bonne gouvernance doit donc distinguer conformité, qui protège l’État contre l’arbitraire et la mauvaise gestion ; performance, qui oblige l’action publique à démontrer son utilité ; et responsabilité, qui impose aux décideurs de rendre compte de leurs actes, d’assumer les conséquences de leurs décisions et de répondre des résultats obtenus ou des engagements non tenus. L’une sans l’autre est insuffisante. Une véritable culture du résultat suppose des objectifs clairs, des moyens cohérents, des délais réalistes et des critères d’évaluation vérifiables. Elle exige également de distinguer les difficultés objectivement justifiées, les erreurs de bonne foi, la négligence, la mauvaise gestion et les infractions établies. Responsabiliser ne signifie pas sanctionner systématiquement. Cela signifie que les écarts importants doivent être expliqués, les responsabilités examinées équitablement et les fautes établies traitées conformément aux règles applicables. L’État performant n’est pas celui qui sanctionne le plus, mais celui qui prévient les défaillances, les corrige à temps et fait répondre chacun de ses actes.
La responsabilité publique doit suivre toute la chaîne de réalisation d’un investissement. Elle commence par la qualité de la conception et de la maturation du projet, se poursuit par la programmation des crédits, la passation des marchés et le suivi de l’exécution, puis s’étend à la réception, à la mise en service et à la maintenance de l’ouvrage. À chaque étape doivent correspondre des responsabilités identifiables : l’autorité chargée du projet répond de sa préparation et de son pilotage dans les limites de ses attributions ; les services techniques assurent le suivi et la vérification des travaux ; les entreprises répondent de leurs obligations contractuelles ; les autorités compétentes conduisent les opérations de réception ; enfin, la structure chargée de l’exploitation doit garantir, dans son champ de compétence, la continuité du service. Cette répartition ne préjuge pas de la culpabilité d’un acteur. Un retard peut résulter d’un défaut de préparation, d’un financement insuffisant, d’une difficulté technique, d’un paiement tardif ou d’une défaillance contractuelle. Il appartient aux contrôles compétents d’établir les faits, de distinguer les causes et, lorsque les éléments le justifient, de transmettre les dossiers aux autorités habilitées à déterminer les responsabilités. La redevabilité exige ainsi deux choses : que chaque responsabilité soit identifiable et que chaque manquement constaté donne lieu à une réponse proportionnée, documentée et suivie d’effet.
Un tableau national de livraison et de redevabilité publiques
Le Cameroun gagnerait à se doter d’un Tableau national de livraison et de redevabilité publiques, consacré aux projets stratégiques. Son ambition ne serait pas de créer une institution de contrôle supplémentaire, mais de rendre l’exécution de l’action publique plus lisible, comparable et vérifiable par les citoyens. Pour chaque projet, le tableau présenterait au minimum l’objectif annoncé, le coût prévisionnel, les crédits mobilisés, les délais contractuels, l’état d’avancement physique et financier, la date de mise en service prévue ou effective, ainsi que les résultats observables pour les bénéficiaires. Les retards, les modifications de coûts et les interruptions devraient être signalés, expliqués et datés. Lorsqu’une donnée n’est pas disponible ou n’a pas été vérifiée, cette situation devrait être explicitement indiquée plutôt que masquée par un indicateur incomplet. Le dispositif reposerait sur une chaîne claire : les administrations responsables des projets transmettraient les données et leurs justificatifs ; une structure de coordination désignée assurerait leur consolidation et leur publication périodique ; les organes de contrôle exerceraient leurs missions dans le cadre de leurs compétences propres. Les divergences constatées feraient l’objet d’une vérification et, le cas échéant, d’une demande de correction assortie d’un délai. Le tableau distinguerait rigoureusement les retards déclarés, les anomalies signalées, les irrégularités établies, les procédures en cours et les décisions définitives. Il rendrait également compte des mesures correctives engagées et de leur état d’avancement, dans le respect des règles applicables à la confidentialité, aux procédures en cours et à la protection des données. Publié à intervalles réguliers, cet outil permettrait de suivre non seulement les sommes dépensées et les ouvrages achevés, mais aussi leur fonctionnement et les services effectivement rendus. La transparence ne consiste pas seulement à rendre les informations accessibles ; elle consiste à permettre au public de comprendre les écarts, d’identifier les réponses apportées et d’en vérifier les effets.
Du projet achevé a la politique publique effective
L’inauguration marque une étape ; elle ne constitue pas l’aboutissement de l’action publique. La réussite d’un investissement dépend de son usage, de son entretien, de son accessibilité et de sa contribution effective au développement. Une route doit améliorer les déplacements. Une infrastructure énergétique doit contribuer à la fiabilité de l’approvisionnement. Un établissement de santé doit fournir des soins. Une Université doit former et produire des connaissances. Un programme social doit améliorer les conditions de vie de ses bénéficiaires. L’évaluation doit donc porter sur la fonctionnalité des réalisations, leur coût d’exploitation et leurs effets mesurables. Lorsque les résultats sont inférieurs aux objectifs, il faut en rechercher les causes et déterminer les corrections nécessaires. Cette exigence implique une meilleure coordination entre les administrations centrales, les services déconcentrés, les collectivités territoriales, les établissements publics, les opérateurs économiques et les bénéficiaires. C’est au niveau local, là où les politiques publiques rencontrent les réalités quotidiennes, que se vérifie leur utilité.
Le citoyen, mesure ultime de l’action publique
Au terme des procédures, des budgets et des programmes, le destinataire final reste le citoyen. Il attend une route praticable, une eau disponible, une électricité fiable, une école fonctionnelle, un hôpital opérationnel, des services administratifs accessibles et de véritables possibilités économiques. La performance publique doit ainsi être appréciée à partir de deux regards complémentaires : celui de l’administration, qui mesure les réalisations et les résultats, et celui du citoyen, qui éprouve concrètement la qualité des services. La transparence ne consiste pas à publier des chiffres sans explication. Elle suppose de rendre compréhensibles les engagements, les résultats, les écarts et les mesures correctives. La redevabilité exige, quant à elle, que les responsabilités soient examinées et que les décisions prises produisent des effets vérifiables. La lutte contre la corruption et la mauvaise gestion rejoint ainsi une exigence fondamentale : protéger les ressources collectives afin qu’elles produisent effectivement leur utilité sociale.
Le temps de la livraison
Le Cameroun n’a pas besoin de moins d’État, mais d’un État plus capable de transformer ses décisions en résultats durables, ses ressources en services effectifs et ses contrôles en améliorations vérifiables. Cette transformation ne passe pas par la multiplication des procédures ou des institutions. Elle exige une meilleure articulation des mécanismes existants, une répartition claire des responsabilités, un contrôle rigoureux et un suivi effectif des recommandations. La lutte contre la corruption doit être appréciée à travers la prévention des irrégularités, les suites données aux dossiers, le recouvrement des ressources lorsque la loi le permet et la réduction des risques de répétition. De même, la performance publique ne se résume ni aux crédits consommés, ni aux projets lancés, ni aux cérémonies d’inauguration. Elle se mesure à la qualité des services, à la fonctionnalité des infrastructures et aux effets réels des politiques sur la vie collective. Chaque engagement doit avoir un objectif vérifiable, chaque ressource une destination traçable, chaque échéance un responsable et chaque écart une explication suivie d’une mesure corrective. Un État qui décide crée une attente. Un État qui contrôle protège les ressources collectives. Un État qui corrige apprend de ses défaillances. Un État qui livre des résultats durables construit la confiance. Le temps des intentions doit céder la place au temps de la preuve. Et cette preuve ne réside ni dans l’annonce, ni dans la dépense, ni dans l’inauguration.
Par Pr Hugues Merlain Tetchou Nganso
Université de Douala










