Regard sur l’histoire : Le 9 juin 1990 : Le jour où John Ngu Foncha a claqué la porte du RDPC

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« Je ne suis devenu qu’une nuisance sans importance, ignoré et ridiculisé. » C’est par ces mots empreints d’une profonde amertume que John Ngu Foncha, l’architecte historique de la Réunification du Cameroun, a officialisé sa démission du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC).

Datée du 9 juin 1990, cette lettre de démission adressée directement au Président de la République, Paul Biya, résonne aujourd’hui comme le manifeste d’une rupture historique et le signal d’alarme prémonitoire d’une crise qui secoue le Cameroun depuis des décennies.

Glob’Media revient sur les coulisses et les vérités crues d’un texte qui a changé le cours de l’histoire politique camerounaise. De « l’architecte de l’Unité » au paria politique Dans cette missive d’une rare franchise, l’ancien Premier ministre du Cameroun occidental et ex-vice-président de la République ne mâche pas ses mots. Celui qui a consacré plus de quarante ans de sa vie à la cause nationale, risquant sa vie dans l’Est du pays pour pacifier les tensions sous l’ère Ahidjo, exprime le sentiment d’avoir été trahi. Foncha y dénonce une mise à l’écart systématique par le régime de Yaoundé : Audiences refusées : Ses demandes répétées pour s’entretenir avec le chef de l’État sont restées lettre morte.

Mémos ignorés : Ses notes écrites sur les urgences nationales ont fini dans les tiroirs du pouvoir.

Un rôle de façade : L’ancien leader anglophone refuse d’être réduit à un rôle de « poudre aux yeux » ou de faire-valoir politique. Le grand procès de la marginalisation anglophone Le cœur du document met en lumière ce que la communauté anglophone qualifie aujourd’hui de « péché originel » de la gouvernance centralisée. John Ngu Foncha dresse un réquisitoire implacable contre la gestion économique et sociale des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest :

Aankomst van vice president van Kameroen J. Foncha op Schiphol *19 mei 1964
  1. Le sabotage économique Foncha énumère avec précision le démantèlement des fleurons économiques du Cameroun occidental. Il cite notamment la ruine de la West Cameroon Bank, du mouvement coopératif, et l’abandon délibéré du projet de port en eau profonde de Limbe (Victoria) au profit d’un pipeline coûteux acheminant le brut vers Douala.
  2. L’abandon des infrastructures Les axes routiers vitaux construits sous son gouvernement (Kumba-Mamfé, Mamfé-Bamenda, Bamenda-Wum) sont décrits comme totalement détériorés et inaccessibles, malgré les revenus substantiels générés par la manne pétrolière.
  3. Le mépris identitaire Le passage le plus poignant de la lettre touche à la dignité des citoyens d’expression anglaise. Foncha fustige les insultes subies par ceux qu’il a lui-même conduits vers l’Unification, traités de « Biafranais » ou d’« ennemis dans la maison ». Il dénonce une manipulation des médias d’État pour propager la haine et isoler les populations de Bamenda.

Un avertissement prophétique Au-delà des griefs économiques et culturels, la lettre du 9 juin 1990 s’attaque à la dérive morale de l’État : la corruption systémique, l’exportation illégale de devises par la classe privilégiée en toute impunité, et surtout, la manipulation constante de la Constitution. En conclusion de sa lettre, John Ngu Foncha lançait un avertissement sombre au parti au pouvoir, prédisant un effondrement « plus rapide que celui de gouvernements puissants de l’histoire récente » si le RDPC persistait dans la sourde oreille et le mépris du dialogue.

L’impact, 36 ans plus tard Trente-six ans après cette démission fracassante, la relecture de ce document historique par Glob’Media éclaire d’un jour nouveau la persistance de la crise anglophone. Ce que Foncha décrivait en 1990 comme le remplacement du dialogue par « la règle des armes » s’est mué, au fil des ans, en un conflit armé douloureux.

Cette lettre n’était pas seulement une lettre de démission ; c’était le testament politique d’un homme qui voyait son rêve d’un Cameroun uni, juste et bilingue, s’effondrer sous le poids de la centralisation. Un texte historique que l’histoire contemporaine du Cameroun ne peut feindre d’ignorer.

© PIF (Glob’Media).

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