Accusés de mutisme, de stérilité scientifique ou d’impuissance face aux crises qui secouent le Cameroun, les universitaires sont devenus les boucs émissaires d’une opinion publique en quête de coupables. Dans cette tribune incisive, le Pr Jacques Evouna dénonce l’hypocrisie d’une société qui encense le football et le jeu politique tout en marginalisant ses intelligences locales. Une critique sans concession sur la valeur du savoir là où l’on préfère le spectacle des stades.
Un air de cigale
La vérité est, dit-on, la première victime de toutes les guerres. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que certains discours, y compris au sein de l’université, tendent à présenter les universitaires comme une composante décorative, sommée de se taire au prétexte que l’université irait au plus mal et qu’il faudrait, par conséquent, laisser la parole à d’autres. L’iniquité de procès, à bien y regarder, trahit une fuite en avant et tient à une profonde méconnaissance de l’état de la recherche dans les universités. Il vise à exonérer le peuple de ses responsabilités.
On reproche souvent à l’université son absence dans les classements internationaux. Quels sont les standards internes de l’université pour laquelle l’opinion nourrit des prétentions illusoire de compétitivité ? En tout cas, ce n’est pas faute de production scientifique. On lui reproche aussi de ne pas contribuer suffisamment au développement national, alors même qu’elle produit des savoirs capables d’alimenter une reconfiguration sociopolitique et économique du Cameroun. Cependant, les politiques publiques privilégient trop souvent d’autres options, ou recourent à des solutions de fortune, au détriment de la valorisation des intelligences locales. Le système éducatif en offre l’une des illustrations les plus éloquentes.
Or voici que le pauvre public est introduit dans une discussion aussi profane que risquée sur la production scientifique des universitaires : on en vient à recommander la publication des articles dans des revues indexées ou à réclamer l’inventaire des livres publiés. Mais, une fois qu’auront été établies ces statistiques, se trouvera-t-il quelqu’un pour indiquer aux concitoyens curieux dans quels pavillons de la Bibliothèque nationale ils peuvent les consulter ? À quoi une production savante qu’on comptabilise davantage qu’on ne diffuse ou ne valorise, qu’on célèbre dans les bilans sans la rendre socialement lisible sert-elle ? Le Cameroun affiche clairement et fièrement sa préférence pour le football (jeu) et la politique partisane (un autre jeu) à la recherche scientifique.
Si, aujourd’hui, on est intellectuel en anglais et/ou en français au Cameroun, en attribue-t-on, la faute aux universitaires qui « fanfaronnent » dans les médias sociaux et sur Facebook au lieu de faire des langues nationales de véritables outils d’enseignement ? Serait-ce, à entendre certains reproches de l’opinion, en raison de leur stérilité scientifique qu’une forme d’anomie s’est installée dans le secteur de la communication ou que quelques illuminés parmi les personnalités publiques disséminent des saltimbanques dans l’espace public cybernétique. Est-ce pour les mêmes motifs que le délitement du système éducatif, ainsi que la baisse de qualité des formations, rend leur cas presque pendable ?
Il n’y a pas si longtemps encore, les universitaires se voyaient accuser de manquer de patriotisme pour avoir eu l’imprudence de questionner les dépenses somptuaires consenties dans le cadre de l’organisation de la fête du football. Sait-on de combien d’abonnements à des revues scientifiques, de bibliothèques dignes de ce nom et de laboratoires réellement équipés le Cameroun aurait pu doter ses universités à cette occasion ? Esquivant ces questions, on se sent plus fondé dans l’opinion à reprocher leur impuissance aux universitaires face aux pénuries, à la cherté de la vie, à la dégradation de l’état des routes, à la crise des mœurs, etc.
L’opinion publique, invoquant la maturité qu’elle s’attribuait alors, défendit et fit prévaloir son droit inaliénable de mettre en spectacle ses gladiateurs. Aujourd’hui qu’elle ne tire plus aucun plaisir des spectacles successifs, elle se souvient des problèmes qui l’assaillent. Et la voilà qui rend les universitaires responsables de sa situation, alors même qu’ils n’avaient cessé de lui opposer l’inconséquence de ses choix. À présent réveillé de son sommeil, elle découvre son dénuement et désigne en eux les boucs émissaires tout trouvés.
Mais combien de Camerounais ne s’intéressent aux universitaires que lorsqu’il s’agit de forcer, pour un proche, l’obtention d’un diplôme — le doctorat, en l’occurrence ? L’opinion, si à cheval sur la rigueur académique quand il faut légitimer un titre conteste la parole savante quand celle-ci exige de la gouvernance du football (érigée en domaine réservé) de la méthode et de la responsabilité.
Au sens d’Aimé Césaire, « il n’y a pas de dignité sans exigence » ; l’université ne peut donc être réduite ni au décor ni au simple guichet des diplômes. Elle reste une instance critique, un lieu de production du sens et, potentiellement, un levier de transformation sociale. On ne peut récolter à l’université ce que l’on a semé dans les stades.
Pr Jacques Evouna, Universitaire















