À Douala, la trêve estivale n’est pas synonyme de repos pour des milliers d’enfants. Derrière l’expression populaire de « vacances utiles », se cache une réalité beaucoup plus rugueuse : celle d’élèves transformés en marchands ambulants pour financer leur propre rentrée. Entre espoir d’avenir et dangers immédiats, enquête sur un phénomène socio-économique en pleine expansion.
Arachides grillées, beignets chauds, maïs, fruits frais, bonbons et biscuits… Les plateaux en équilibre sur les têtes, les brouettes surchargées et les étals de fortune ont envahi les artères de la capitale économique du Cameroun. À chaque carrefour, les mêmes voix enfantines s’époumonent pour interpeller les passants ou les voyageurs à bord des bus interurbains : « Arachides, eau glacée, beignets ! ».

Sous un soleil de plomb ou face aux pluies torrentielles de la métropole, ces jeunes commerçants ne désarment pas. Pour eux, chaque jour de vacances est une course contre la montre.
L’instinct de survie au bout du plateau
Si ces enfants arpentent le bitume jour et nuit, ce n’est pas par choix, mais par nécessité. Face à la précarité et au chômage qui frappent de plein fouet de nombreuses familles, la solidarité intergénérationnelle prend des airs de travail précoce. L’objectif est clair : soulager des parents asphyxiés par le coût de la vie et préparer la rentrée scolaire prochaine.
« Je vends ici tous les jours de 7h à 9h et le reste de la journée je me rends à pied dans d’autres quartiers pour finir ma marchandise avant de rentrer. Cette activité ne rapporte pas beaucoup mais elle permet à maman d’économiser pour nous envoyer à l’école, mes frères et moi », confie Dylan, vendeur de beignets au carrefour Yassa. Quelques kilomètres plus loin, au quartier Bwang Bakoko, Orlane, vendeuse d’arachides, guette les bus de voyages. « Il y a des jours où le marché est sec, on ne parvient même pas à rentrer avec 5000 FCFA », explique-t-elle. Alors, dès qu’un véhicule s’immobilise, c’est la ruée. Les enfants se faufilent entre les sièges pour proposer leurs produits aux passagers, au mépris du danger.

L’épargne de la débrouille
Pour ces élèves-vendeurs, le succès de la future année scolaire dépend directement des bénéfices de l’été. Djibril, qui arpente la ville avec ses pastèques, s’est transformé en véritable gestionnaire de crise : « Chaque jour j’épargne quelque chose, parfois deux mille, parfois mille francs, ça dépend de ma recette journalière. À la fin des vacances, ma mère prendra une partie pour mes fournitures scolaires et l’autre pour acheter mes chaussures. »
Profil des jeunes vendeurs de Douala Tranche d’âge : Majoritairement des élèves du primaire et du secondaire. Produits vendus : Aliments de première nécessité, snacks, fruits, eau glacée. Objectif financier : Entre 1 000 et 5 000 FCFA de recettes journalières pour l’achat des fournitures et des frais de scolarité. Zones clés : Carrefours majeurs (Yassa, Bwang Bakoko), gares routières, trottoirs à forte influence. La rue : une école du vice et des dangers Pourtant, cette quête d’autonomie financière comporte une part d’ombre dramatique. En passant leurs journées sur le bitume, ces enfants s’exposent à des risques majeurs : accidents de la circulation, agressions, insécurité et mauvaises influences.
Plus grave encore, le commerce ambulant, censé financer l’école, finit parfois par l’annihiler. Le gain rapide d’argent et la fatigue accumulée poussent de nombreux jeunes, notamment ceux qui exercent de manière totalement indépendante, à abandonner définitivement les bancs de l’école. C’est un cercle vicieux : la déscolarisation prive ces enfants d’opportunités futures, les condamnant à un emploi précaire à l’âge adulte.

Un appel à l’action durable
Face à ce phénomène qui prend de l’ampleur et compromet l’avenir de la jeunesse, les cris d’alarme des organisations de protection de l’enfance se multiplient. S’il est urgent de sensibiliser les parents sur l’importance de préserver le temps de l’enfance, la réponse ne pourra pas être uniquement morale. Pour éradiquer ce phénomène, l’État et les acteurs sociaux devront s’attaquer à la racine du problème : l’amélioration structurelle des conditions de vie des familles et la baisse des coûts liés à l’éducation. Tant que la rentrée scolaire restera un luxe financier pour les ménages, les rues de Douala continueront d’accueillir ces classes à ciel ouvert, où la première leçon apprise est celle de la survie.
Franck Régis Kamegne (Glob’Media)










