Le 28 août 2026, le ministre de l’Administration territoriale, Monsieur Paul Atanga Nji, a présidé une réunion interministérielle d’urgence sur l’insalubrité, aux côtés de la ministre de l’Habitat, Célestine Ketcha Courtès, du ministre délégué à la Décentralisation, Georges Elanga Obam, du gouverneur du Centre et des maires du Mfoundi. La délégation s’est ensuite rendue à Nsimeyong et à Melen : un tas d’immondices bloquait la chaussée devant le Collège Victor Hugo, et des riverains excédés ont jeté des sacs poubelles devant les véhicules officiels. Ce geste dit tout de la défiance envers une administration qui découvre, réunion après réunion, ce que chaque Yaoundé en vit chaque jour.
Yaoundé produit entre 2 000 et 3 000 tonnes de déchets par jour, pour près de cinq millions d’habitants ; à peine la moitié est effectivement collectée. Biyem-Assi, Messamendongo, Nsimeyong, Obili, Odza, Simbock et Tropicana comptent parmi les quartiers les plus touchés, mais aucun n’est réellement épargné. Douala en produit près de 2 700 tonnes par jour. Ce n’est pas un problème d’incivisme, comme on l’entend trop souvent en réunion : c’est un problème de financement, de contrats mal ficelés et de gouvernance.

Hysacam à bout de souffle : la dette de l’État en cause
Hysacam et son concurrent Thychlof sont créanciers de l’État et de la Communauté urbaine de Yaoundé à hauteur d’environ 13 milliards de FCFA, contre 7,7 milliards recensés par la Caisse autonome d’amortissement en juin 2024. La dette continue de croître. Le Trésor public assure 85 % du financement de la collecte, contre 15 % pour les communes, alors qu’un droit d’accise spécial de 0,5 % sur les importations est censé, depuis 2019, financer précisément ce service. Où va-t-il réellement ? Hysacam évalue à 15 milliards de FCFA le budget annuel minimum pour Yaoundé seule, une somme jamais garantie dans sa totalité.
Cette insolvabilité chronique s’est répercutée, année après année, sur les salariés d’Hysacam : grèves régulières en 2019, 2021 et 2023, chaque fois pour deux à trois mois de salaires impayés, conséquence directe des factures impayées par l’État et les collectivités. Des femmes et des hommes qui nettoient nos rues chaque jour ne devraient jamais avoir à faire grève pour être payés.
Une confusion institutionnelle qui coûte cher aux citoyens
Le partage des responsabilités entre la CUY, les mairies et les prestataires reste illisible. À Yaoundé, la collecte est répartie en quatre lots : Hysacam en détient trois, pour 45 milliards de FCFA ; Thychlof gère Yaoundé III et VI, pour 16 milliards. Au pont de Tam-Tam, à cheval sur ces zones, les riverains excédés pointent Thychlof, quand la mairie de Yaoundé VI multiplie ses opérations « coup de poing » sans résoudre le problème structurel. Chacun se renvoie la balle : Hysacam explique publiquement que certaines zones sinistrées ne relèvent pas de sa compétence contractuelle, pendant que les ordures ne choisissent pas leur arrondissement. Même confusion entre ministères : en janvier 2026, le MINAT distribuait brouettes et pelles aux sept mairies pendant que le MINHDU rétrocédait des balayeuses, dans deux opérations distinctes, sans chef de file identifié.
Ce que ces amoncellements font à la santé des populations
Ces montagnes d’ordures ne sont pas qu’un problème esthétique : elles sont un facteur direct de maladies. Une étude sur les quartiers précaires de Douala IV a recensé, chez les riverains de dépôts sauvages, typhoïde, paludisme, choléra, parasitoses, diarrhées, dermatoses et hépatite A, les ordures attirant mouches, rats et moustiques, vecteurs actifs de transmission. Une étude comparable à Abidjan a chiffré : paludisme (28 %), affections cutanées (18 %), diarrhées (16 %), typhoïde (10,5 %), infections respiratoires aiguës (10 %).
Le risque n’est pas théorique pour Yaoundé : Biyem-Assi a déjà connu une alerte au choléra, avec quatre cas suspects notifiés entre mars et avril 2025. L’OMS a enregistré en 2024 une hausse mondiale de 5 % des cas de choléra et de 50 % des décès, pour plus de 6 000 morts d’une maladie évitable. Enfants et récupérateurs informels fouillant à mains nues sont les plus exposés. Chaque tas d’ordures laissé en place est une bombe sanitaire à retardement, dont le coût futur dépassera de loin celui d’une collecte bien financée.

Une décharge en plein cœur de la capitale
Au marché de Nsam, entre le lycée technique et la Sofavin, le maire de la ville a installé une décharge d’ordures en plein centre-ville, le long du Mfoundi, dont le lit venait pourtant d’être aménagé à grands frais. Nouveaux problèmes de pollution olfactive, visuelle et des nappes phréatiques : une gouvernance qui interroge sur ce que les édiles, le MINHDU et le MINAT veulent faire de la capitale politique, pendant qu’à Douala la décharge se trouve elle aussi près des habitations, non loin du quartier Bali. Une vision portée par un vrai plan de développement urbain permettrait de créer des filières de collecte, d’éloigner ces décharges des centres urbains et de transformer les ordures en produits d’utilité publique. La dernière visite du pape Léon XIV avait laissé entrevoir une capacité de mobilisation pour faire respirer un air plus sain à la métropole. C’est resté un coup de poing dans le vide.
Ce que d’autres pays réussissent, et que nous pourrions répliquer
La valorisation des déchets n’est pas un rêve lointain. En Sierra Leone, un partenariat conclu début 2025 va transformer chaque année 365 000 tonnes de déchets municipaux de Freetown en 236,5 Gwh d’électricité, via un contrat d’achat de 25 ans avec la compagnie publique EDSA, pour un investissement initial de 3,1 millions de dollars. En Scandinavie, le taux de valorisation énergétique des déchets dépasse 50 %, faisant des ordures une filière industrielle plutôt qu’une charge budgétaire. Le Cameroun n’est pas resté inactif : le 12 mars 2026, la ministre Ketcha Courtès a signé deux mémorandums avec Thermosun Cameroun et Blue Energy Holding, pour un potentiel d’investissement de 856,8 milliards de FCFA à Douala et Yaoundé. Signal positif, mais à ce stade, ce ne sont que des accords-cadres non contraignants, sans compte séquestre opérationnel pour sécuriser le paiement des prestataires ni calendrier de travaux publics. Nous ne sommes pas loin du projet de tramway de Douala, porté par le MINHDU, resté enlisé au stade des études de maturation sans jamais connaître de début de réalisation : les accords initiaux avec le groupement partenaire Iristone/ILCI prévoyaient un lancement espéré dès 2019, puis 2023, sans jamais aboutir sur le terrain. De cet état de choses apparaît un problème sérieux de gouvernance, qui caractérise chaque secteur ministériel de l’action publique camerounaise.

Ce qui relève du ministre de l’Administration territoriale, et qui reste loin d’être une réussite
Le MINAT avait déjà lancé, par le passé, l’opération « Yaoundé ville propre », avec distribution de matériel aux sept mairies. La réunion du 28 août et la descente sur le terrain s’inscrivent dans cette même logique de réaction ponctuelle. Mais un pays ne se nettoie pas à coups de brouettes distribuées en conférence de presse. Le MINAT, autorité de tutelle des collectivités décentralisées, porte une responsabilité directe dans l’absence de coordination durable, le retard chronique de règlement des dettes et l’absence d’un cadre de sanctions pour les contrats de collecte. Constater le problème, caméras à l’appui, ne remplace pas la réforme structurelle attendue depuis des années.
Ce que propose le MRC
Un compte séquestre national, alimenté par le droit d’accise de 0,5 % déjà collecté depuis 2019, dédié au paiement mensuel automatique des prestataires, pour mettre fin aux grèves de salaire. Une clarification cartographique publique, lot par lot, des responsabilités entre Hysacam, Thychlof et les mairies, opposable en cas de litige, pour qu’aucun citoyen ne s’entende plus répondre « ce n’est pas notre secteur ». Un guichet unique interministériel de la propreté urbaine, avec un chef de file clairement désigné entre MINAT, MINHDU et MINDDEVEL, pour mettre fin aux initiatives parallèles et non coordonnées. L’accélération contractuelle des projets de valorisation énergétique des déchets, avec jalons publics et pénalités de retard, sur le modèle sierra-léonais. Le recensement et la résorption prioritaire des décharges sauvages installées en centre-ville et à proximité des écoles, avec un délai d’exécution publié et vérifiable. Une évaluation annuelle publique, devant le Parlement, de l’exécution des contrats de collecte et de la dette de l’État envers les prestataires.
Le Cameroun ne manque ni de textes, ni de réunions, ni de bonnes intentions affichées devant les caméras. Il manque d’un État qui paye ses factures à temps, qui clarifie qui fait quoi, et qui s’affranchit des grands slogans et des projets jupitériens. Il a besoin, sur les ordures, d’un programme sérieux qui transforme ses déchets en ressource plutôt qu’en honte nationale et en danger pour la santé de ses citoyens. C’est un chantier de gouvernance autant que de santé publique, et il ne peut plus attendre une nouvelle réunion.
Tiriane Noah, 2e Vice-présidente du MRC










