Alors que la phase de dénombrement touche à sa fin, le ministre de l’Administration territoriale met la pression sur les autorités locales. Entre retards de paiement, réticences des populations et failles logistiques, le grand rendez-vous statistique du pays s’englue dans les réalités du terrain.
La note d’alerte porte la mention « Très urgent », et le ton ne s’embarrasse pas de formules diplomatiques. Dans une correspondance adressée aux sous-préfets de la République, le ministre de l’Administration territoriale (MINAT), Paul Atanga Nji, pointe du doigt des performances jugées « médiocres » dans plusieurs unités administratives. La consigne est claire : remobiliser d’urgence les équipes pour rattraper le retard accumulé avant le couperet du 31 juillet 2026.

Cette tension au sommet de l’État traduit une inquiétude réelle. Le Cameroun joue gros avec cette double opération combinant le 4ᵉ Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) et le Recensement général de l’agriculture et de l’élevage (RGAE). Stratégiques, ces données doivent servir de boussole aux politiques publiques de la prochaine décennie des infrastructures scolaires à la souveraineté alimentaire. Mais à mesure que l’échéance approche, l’écart s’agrandit entre la rigueur des calendriers ministériels et la réalité chaotique du terrain.

L’épreuve du feu pour les agents recenseurs
Sur le front de la collecte, le quotidien des agents recenseurs ressemble à un parcours d’obstacles. En zone rurale, l’enclave administrative et le mauvais état des voies d’accès contraignent bon nombre d’entre eux à effectuer des kilomètres à pied pour joindre des habitations dispersées.
En zone urbaine, le problème est tout autre : celui des portes closes. La correspondance entre les horaires de passage des enquêteurs et la présence des chefs de ménage relève du casse-tête. Absents pour raisons professionnelles ou commerciales, les citoyens imposent aux agents des passages répétés, freinant considérablement le rythme de couverture.

À ces difficultés structurelles s’ajoute le nerf de la guerre : l’argent. Des retards récurrents dans le paiement des indemnités (formation, déplacement, frais quotidiens) ont entamé le moral des troupes. Si le comité technique de suivi évoque des goulots d’étranglement administratifs plafonds de comptes atteints, pièces d’identité non conformes ou erreurs de transmission, le résultat sur le terrain demeure le même : une démotivation palpable chez des agents pourtant clés dans la chaîne de collecte.
Méfiance populaire et fausses rumeurs
L’autre grand défi de ce 4ᵉ RGPH réside dans la réception sociale de l’opération. Dans plusieurs localités, la suspicion reste vive. Crainte d’un redressement fiscal déguisé, peur d’une instrumentalisation politique des données ou simple défiance vis-à-vis de l’appareil d’État : la collecte de données personnelles heurte encore des réticences tenaces.
Malgré les garanties légales sur la confidentialité des informations, la prolifération de fausses rumeurs a contraint le gouvernement à faire appel en catastrophe aux relais communautaires. Chefs traditionnels, leaders religieux et élus locaux sont appelés à la rescousse pour désamorcer les craintes et convaincre les ménages de recevoir les agents.

Le spectre d’un biais statistique
Face à la menace d’un dénombrement bâclé, le gouvernement a choisi la méthode forte en transformant les sous-préfets en chefs de chantier de la statistique nationale. Sommés de descendre sur le terrain et d’assurer un suivi au jour le jour, les autorités administratives doivent lever les blocages au cas par cas.
Mais pour les démographes et planificateurs, la course contre la montre engagée comporte un risque : celui de la dégradation de la qualité des données. Un recensement incomplet ou partiel fausserait la répartition des ressources publiques, biaisera la carte sanitaire et scolaire, et masquerait les besoins réels du monde rural. À quelques jours de la clôture, le challenge dépasse la simple performance administrative : il s’agit de réussir à dresser un portrait fidèle du Cameroun de demain.
Rayan Sofo (Glob’Media)










