Affaire Savannah Energy : La SNH perd 10,8 milliards de FCFA

0
3

Trois ans après la convention controversée signée avec la filiale de Savannah Energy, les titres promis n’ont toujours pas été transférés à l’État du Cameroun. Contrainte de reclasser son paiement sous forme de créance douteuse, l’entreprise publique de pétrole livre son premier aveu comptable. Décryptage d’un dossier où la diplomatie des affaires a viré au trou noir financier.

La Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) commence à traduire dans ses livres financiers les répercussions de l’imbroglio juridico-diplomatique autour du pipeline Tchad-Cameroun. Dans ses états financiers de l’exercice 2025, le bras séculier de l’État du Cameroun dans le secteur pétrolier a inscrit une dépréciation de 10,765 milliards de FCFA sur une créance globale de 26,9 milliards de FCFA.

Cette somme correspond aux montants déboursés le 19 avril 2023 pour l’acquisition de 10 % du capital de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco). Selon le rapport officiel du commissaire aux comptes, cette dépréciation représente exactement 40 % de l’engagement financier contracté auprès de Savannah Midstream Investment Limited (SMIL), filiale du groupe britannique Savannah Energy.

Près de trois ans après la signature de la convention, les titres promis n’ont toujours pas été transférés dans les livres de la SNH. Ne pouvant matérialiser cette prise de participation au bilan sous forme d’actifs immobilisés, l’entreprise publique s’est résolue à reclasser ce paiement de 44,9 millions de dollars (26,9 milliards FCFA) sous la rubrique comptable « Autre créance », assortie d’une provision substantielle pour dépréciation d’actifs.

« Cette écriture comptable traduit une incertitude accrue sur la recouvrabilité des fonds avancés ou sur la finalisation effective du transfert des actions. »

Même si cette disposition n’équivaut pas juridiquement à une renonciation définitive aux fonds, elle formalise pour la première fois la vulnérabilité financière de la SNH face à cette transaction contestée.

Aux origines d’un bras de fer géopolitique

L’origine de cet enlisement remonte à décembre 2022, lorsque la compagnie britannique Savannah Energy avait annoncé le rachat des actifs d’ExxonMobil au Tchad et au Cameroun. L’opération englobait les 40 % détenus par le géant américain dans Esso Exploration and Production Chad Inc. (EEPCI) exploitant des gisements pétroliers de Doba, ainsi que ses participations stratégiques dans Totco (volet tchadien de l’oléoduc) et Cotco (volet camerounais).

Contestant vivement ce rachat qu’elle jugeait contraire aux pactes d’actionnaires, N’Djamena avait immédiatement opposé une fin de non-recevoir à Savannah Energy, avant d’orchestrer la nationalisation pure et simple des actifs pétroliers sur son territoire. C’est en plein cœur de cette tempête que la SNH avait choisi d’intervenir en signant, le 19 avril 2023, la convention de rachat des 10 % de Cotco auprès de SMIL pour 26,9 milliards FCFA.

L’objectif affiché par Yaoundé était ambitieux : faire passer la participation directe du Cameroun dans Cotco de 5,17 % à 15,17 %, renforçant ainsi sa souveraineté et sa voix au sein du conseil d’administration du gestionnaire du pipeline menant au terminal maritime de Kribi.

Mais l’initiative camerounaise avait déclenché l’ire des autorités tchadiennes. N’Djamena y a vu une légitimation sous-jacente des prétentions de Savannah Energy sur des actifs nationalisés. La crise diplomatique avait atteint son paroxysme en avril 2023 avec le rappel de l’ambassadeur du Tchad à Yaoundé pour consultations.

Compromis politiques et nœud gordien financier

Après de vives tensions, la diplomatie entre les deux États voisins a permis d’aboutir à une pacification progressive. Un compromis de gestion partagée de l’infrastructure a été esquissé : la part du Cameroun dans Cotco devait être portée à 25,17 % via la rétrocession de 20 % de parts, tandis que le Tchad assurait son hégémonie via la Société des Hydrocarbures du Tchad (SHT) et Tchad Petroleum Company. Toutefois, cet arrangement politique bilatéral n’a pas résolu le sort des sommes déjà encaissées par Savannah Energy. L’accord initial SNH-SMIL s’est retrouvé piégé dans un vide juridique et opérationnel.

Aujourd’hui, l’issue de ce dossier stratégique demeure incertaine. Plusieurs scénarios restent sur la table pour dénouer le contentieux : la finalisation hypothétique du transfert de titres si les verrous juridiques sautent, un remboursement négocié de la créance par Savannah, ou encore une compensation globale intégrée aux litiges en cours autour du contentieux pétrolier tchadien. En attendant un dénouement diplomatique ou judiciaire, la SNH essuie le premier coup de semonce comptable de cette aventure : 10,765 milliards de FCFA sont désormais classés à risque, illustrant le prix des turbulences géopolitiques sous-jacentes à la gestion de l’oléoduc transfrontalier.

Rayan Sofo (Glob’Media)

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here