Géostratégie mondiale : vers une carte réelle de l’Afrique

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Qui contrôle la carte contrôle le récit. Qui maîtrise sa géographie maîtrise sa puissance : l’Afrique et la bataille géostratégique de la représentation du monde.

Depuis Addis-Abeba, au cœur politique de l’Union africaine, une évidence prend aujourd’hui une portée géostratégique nouvelle : une carte n’est jamais seulement une carte. Elle est une représentation du monde, mais elle peut aussi devenir une représentation du pouvoir. Elle façonne les perceptions, hiérarchise implicitement les espaces, structure les imaginaires et finit parfois par transformer une distorsion graphique en vérité mentale. Hier, vendredi 4 septembre 2026, l’Afrique a remporté bien davantage qu’une bataille cartographique. L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté, par 164 voix pour, 1 contre (les États-Unis) et 6 abstentions, la résolution A/80/L.104 « Correct the Map », portée par le Togo au nom du Groupe africain et soutenue par l’Union africaine. La résolution appelle à promouvoir des représentations cartographiques plus fidèles aux superficies réelles des différentes régions du monde, en particulier de l’Afrique. C’est une victoire diplomatique, mais c’est surtout un signal géostratégique disruptif. Car le véritable sujet n’est pas seulement de savoir si l’Afrique paraît plus grande sur une carte. Le véritable sujet est de savoir qui définit les représentations à travers lesquelles le monde se pense lui-même. Pendant des siècles, l’Afrique a trop souvent été regardée à travers des catégories, des cartes, des frontières, des nomenclatures, des atlas et des récits produits en dehors d’elle. Or, celui qui cartographie ne se contente pas de représenter l’espace : il contribue à en organiser la perception. Et celui qui organise la perception de l’espace peut influencer la manière dont sont pensés les routes commerciales, les marchés, les risques, les ressources, les corridors, les frontières, les zones d’influence et les priorités stratégiques. C’est ici que commence la véritable géostratégie disruptive. Corriger la carte doit devenir le premier acte d’une opération beaucoup plus vaste : corriger les représentations, puis corriger les architectures de décision. L’Afrique doit apprendre à se représenter elle-même non pas comme une périphérie à raccorder aux centres du monde, mais comme un espace géostratégique central, situé au carrefour de l’Atlantique, de l’océan Indien, de la Méditerranée et des grandes artères maritimes de la planète. Cette centralité géographique est une puissance en attente de conversion.

Avec ses façades maritimes, ses détroits, ses ports, ses littoraux, ses ressources océaniques, ses routes commerciales et ses immenses espaces maritimes, l’Afrique dispose d’un potentiel abyssal d’économie bleue encore largement sous-exploité. L’enjeu n’est donc plus seulement de regarder la mer comme une frontière, mais de la penser désormais comme une profondeur stratégique, une infrastructure de puissance et l’une des grandes frontières de la renaissance économique africaine.

Un continent de plus de 30 millions de km² ;

Un espace doté de ressources critiques ;

Un réservoir démographique majeur ;

Un marché continental de plus de 2,5 milliards d’habitants en 2050 ;

Une profondeur stratégique exceptionnelle ;

Des façades maritimes sur plusieurs océans ;

Et surtout, un potentiel de puissance encore très largement sous-converti en puissance effective.

Voilà pourquoi la bataille de la carte ne doit pas s’arrêter à la carte. Elle doit désormais s’étendre aux données, aux satellites, aux systèmes d’information géographique, à l’intelligence artificielle, aux atlas scolaires, aux plateformes numériques, aux infrastructures, aux corridors logistiques, aux espaces maritimes, aux chaînes de valeur, aux récits géopolitiques, etc.

Car demain, la souveraineté ne consistera pas seulement à posséder un territoire. Elle consistera aussi à le mesurer, le cartographier, le nommer, le connecter, le sécuriser, le valoriser et en maîtriser les données. C’est cela, la souveraineté cognitive et géospatiale. Et c’est là que cette victoire à l’ONU devient potentiellement historique.

Le communiqué de l’Union africaine le dit clairement : l’enjeu dépasse la cartographie et touche à la manière dont l’Afrique doit être représentée sur la base de réalités objectives et scientifiquement établies, notamment dans les institutions internationales, les systèmes éducatifs, l’édition et les plateformes numériques.

Mais ne nous racontons pas d’histoire. Une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies n’efface pas quatre siècles d’habitudes cartographiques. Elle ne transforme pas automatiquement les atlas scolaires, les moteurs de recherche, les systèmes satellitaires ou les logiciels de géolocalisation. La résolution ouvre une brèche. À l’Afrique maintenant d’en faire un changement de paradigme.

La bataille de la carte est gagnée dans l’hémicycle.

La bataille du biais cognitif commence dans les écoles.

La bataille de la souveraineté géospatiale se joue dans les données.

La bataille de la puissance économique se joue dans les corridors et les chaînes de valeur.

La bataille de la puissance maritime se joue dans les océans, les ports, les détroits, les routes commerciales et les espaces maritimes.

La bataille de la souveraineté numérique se joue dans les infrastructures, les satellites, le cloud, l’intelligence artificielle et les plateformes.

Et la bataille de la puissance géopolitique se joue finalement dans notre capacité à transformer notre réalité géographique en capacité d’action collective.

Une Afrique qui change sa carte doit apprendre à changer son rapport au monde. C’est précisément le sens du chapitre 118 de mon ouvrage L’Afrique au cœur de la science : de l’Antiquité aux révolutions technologiques modernes (716 pages, 2025), intitulé : « ALKEBULAN : Restaurer le Nom, la Carte et la Conscience de l’Afrique ».

J’y défends une idée simple : on ne reconstruit pas une puissance avec une conscience géographique diminuée. Redonner à l’Afrique sa véritable échelle n’est donc ni une affaire de vanité, ni une quête de compassion, ni un simple symbole politique. C’est une question de vérité scientifique, de souveraineté cognitive et de puissance stratégique.

Et si nous voulons véritablement recadrer le monde, il faudra aller beaucoup plus loin : ne plus seulement demander au monde de mieux regarder l’Afrique, mais apprendre à l’Afrique à mieux se représenter, à mieux se cartographier, à mieux se connecter et surtout à mieux se positionner.

La prochaine bataille ne sera peut-être plus : « Quelle carte du monde utilisons-nous ? »

Elle sera : « Qui possède les données qui permettent de définir le monde ? »

Et cette bataille-là sera autrement plus décisive.

L’Afrique ne demande ni compassion ni privilège. Elle exige la vérité, la lucidité, la dignité et la puissance. Le combat continue.

Je me réjouis d’avoir apporté, à travers mon livre, une modeste contribution à cette réflexion qui prend aujourd’hui une résonance internationale. Un grand merci à toutes celles et tous ceux qui ont déjà acheté l’ouvrage et contribué ainsi à faire circuler cette bataille intellectuelle.

Pour célébrer cette victoire-étape, quelques exemplaires physiques de L’Afrique au cœur de la science : de l’Antiquité aux révolutions technologiques modernes (716 pages, 2025) sont encore exceptionnellement disponibles au prix de 25 000 FCFA au lieu de 35 000 FCFA.

La carte n’est que le commencement. La souveraineté commence lorsque nous décidons nous-mêmes de la manière dont nous nous représentons et de la place que nous voulons occuper dans le monde. Addis-Abeba, Siège de l’Union africaine, Nelson Mandela Plenary Hall, 05 septembre 2026.

Colonel Samuel Kamé-Domguia

Expert en géostratégies disruptives

Consultant international senior

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