Réflexion littéraire : Vaincre les violences basées sur le genre par le livre

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Dans une note de lecture percutante du recueil  Le Silence des Hommes de l’abbé Jean-Pierre Noël Batoum, le critique littéraire Albin Nelson Georges Houack analyse la fresque sociale d’une société camerounaise en quête de repères. Entre déconstruction de la masculinité hégémonique et ancrage réaliste, l’ouvrage s’impose comme un plaidoyer stimulant pour la dignité, la complicité conjugale et l’inclusion.

Note de lecture ou lettre aux Camerounais de demain

LE SILENCE DES HOMMES

Mon frère,

Ma sœur,

Aujourd’hui, tout comme hier et le jour d’avant, une compatriote est morte sous les coups de son conjoint. Une mort de plus. Une mort de trop. Certainement pas la dernière. Hélas ! Le pire aurait probablement été évité si la victime et le bourreau avaient lu Le Silence des Hommes de l’écrivain et prêtre Jean-Pierre Noël Batoum. Quand accepterons-nous que 139 pages comptant six nouvelles puissent changer des vies ?

Le Silence des Hommes rompt avec la logique habituelle des recueils de nouvelles au sein desquels les différentes histoires sont généralement autonomes et laissent émerger une impression de rupture. Contrairement à ce qui s’apparente à une loi du genre, Jean-Pierre Noël Batoum a opté pour la marque des chefs d’œuvre : l’innovation formelle. Les six nouvelles ont un fil conducteur. Chacune aborde un pan du parcours de « Mudaa », le personnage central. Le lecteur est donc en droit de parler d’un cycle de nouvelles. À travers le fil d’Ariane de son recueil, le nouvelliste se fait apôtre de l’harmonie, de la cohésion et de la cohérence dans l’œuvre comme dans la société camerounaise de demain qu’il appelle de tous ses vœux.

Mudaa a grandi au sein d’un foyer équilibré où la pudeur des parents n’était que la face visible de leur profonde complicité. Hors du cocon familial, l’héroïne découvre que tous les hommes ne sont pas à l’image de son père : travailleur, responsable et mesuré dans ses actes et dans ses paroles. En un mot, le modèle du chef de famille. À ses côtés, elle découvre que : « Les hommes et les femmes se disputent sur l’égalité aujourd’hui parce que dans les couples il n’y a plus l’amitié, la complicité. Entre les amis, il n’y a pas de supérieur ni d’inférieur » (p. 29) puisque « Chacun de nous a sa place ici, à cette même table, parce que nous sommes égaux […] Nous sommes égaux dans le besoin de manger, de boire, de nous reposer, de nous protéger […] L’homme et la femme sont égaux en humanité et donc en dignité : aucun ne mérite plus de respect que l’autre » (p.26). Comme Diogène, Mudaa cherche l’homme dans une société où ce dernier humilie, bat, viole et tue son alter ego. Après un premier mariage raté, elle trouve l’équilibre conjugal auprès d’un « prédateur » converti.

Mudaa est le personnage innervant les différents récits. Toutefois, celui qui retient davantage l’attention est le « prédateur ». De la même façon dont il séduisait ses multiples conquêtes, le « prédateur » (titre éponyme de la seconde nouvelle) a plu à Mudaa et plaît au lecteur en raison de son humanité. Parce qu’humain, il a commis des erreurs ; parce que grand homme, il a su les assumer et les surmonter en reconnaissant sa faiblesse et en acceptant l’aide de personnes idoines. Le « prédateur », sans être le personnage principal du recueil, en est le véritable héros. Le Silence des Hommes est donc un récit de reconversion. L’auteur y exhorte les mâles à retrouver leur humanité première pervertie par un univers patriarcal et bestial au sein duquel les hommes autant que les femmes se retrouvent prisonniers des valeurs nombrilistes de la société de consommation et des rôles de genre. Le Silence des Hommes sonne le glas de cette masculinité hégémonique faisant de l’homme un léviathan insensible : « Mon fils, en chacun de nous il y a du féminin et du masculin. C’est cela qui nous rend capable de communiquer, de comprendre, de compatir » (p. 129) ; alors, frérot, sache que même pour un homme : « c’est bien de pleurer » (p. 125).

Sœurette, sois rassurée. Le Silence des Hommes n’est pas un long traité de morale. Il s’agit bien d’une œuvre littéraire aux nombreux mérites esthétiques. Tout d’abord, Jean-Pierre Noël Batoum a une écriture maîtrisée et socialement marquée comme en témoignent les noms appartenant à l’aire culturelle basaa : « Mudaa », « U », « Munlom » et les nombreux néologismes fort répandus dans les milieux urbains camerounais : « vindredi », « samedrink », « beignetariat » etc. Sous le même prisme, les registres de langue sont déployés avec justesse. Le niveau littéraire est surtout employé dans les séquences narratives et descriptives. Quant aux registres familier et courant, ils dominent les dialogues et situent socialement et culturellement les personnages ; toute chose contribuant à donner à l’œuvre sa teinte réaliste. Par ailleurs, les descriptions sont immersives. L’auteur sait créer des images et replonger le lecteur dans l’atmosphère caractérisant chacun des lieux de socialisation et de brassage ethnique où les Camerounais ont leurs habitudes, véritables musées de moments fort simples mais féériques : beignetariat enfumé et branlant, tournedos aux senteurs de poissons braisés etc. Ainsi, en lisant, tous les sens du lecteur sont mobilisés via les souvenirs remontant à la surface de la mémoire. Ces procédés sont autant d’indicateurs d’une identité camerounaise assumée.

Enfin, à la manière des grands conteurs, Jean-Pierre Noël Batoum maîtrise l’art de la mise en intrigue. Il entretient si bien la tension narrative d’un bout à l’autre de chaque récit que les affects (curiosité et surprise) du lecteur actif sont en permanence en alerte. Pour preuve, dans la nouvelle « Blessés de guerre », l’écrivain alterne entre le régime épistolaire et celui narratif. Par ce mécanisme, il diffère l’instant du dénouement et maintient le lectorat en haleine. Cette tension contribue au plaisir procuré par l’acte de lire. Dans la nouvelle initiale : « Le silence des hommes », la description de l’attitude de Mudaa lorsqu’elle est commissionnée par son père : « Le visage de la jeune fille perdait de sa sérénité chaque samedi […] La jeune fille sortit de la concession en tapant nerveusement des pieds au sol » (pp. 9-10) semble introduire un nœud dramatique s’articulant autour d’un conflit familial. Or, quelques pages plus loin, le pronostic du lecteur-interprète est déjoué. Mudaa est une fille obéissante, avec son père comme modèle. Son énervement est plutôt en lien avec le lieu où elle devait accomplir sa commission : « Le Chapalo ».

Cependant, on peut déplorer le choix osé de verser dans le didactisme au sein de la dernière nouvelle intitulée « Héritage ». Celle-ci s’apparente davantage à un texte prescriptif en raison de la portion congrue qui y est réservée au récit. Au demeurant, cette œuvre du père Jean-Pierre Noël Batoum consacre une belle incursion dans les genres narratifs puisque, jusqu’à cette dernière parturition, l’auteur n’avait publié que des textes poétiques.

Ma sœur, mon frère,

Si lire des livres délivre, alors Le Silence des Hommes est une délivrance qui s’impose à nous en nous conviant à être les acteurs d’une éducation à la dignité humaine articulant empathie et inclusion.

Albin Nelson Georges HOUACK, critique littéraire.

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