Du silence complice de la justice aux dérives de l’opinion publique réclamant la loi du Talion, les crimes commis dans l’intimité du foyer révèlent les fêlures profondes de la psyché collective. Le psychologue-psychanalyste Fotso Djemo explore les racines transgénérationnelles, les frustrations sociales et la faillite des mécanismes de défense qui conduisent l’homme à devenir un loup pour ses propres proches.
« Meurtre en famille, meurtre de la famille ou la démystification de la famille africaine solidaire. Le mythe de la famille et la clinique du meurtre intrafamilial. Nous rêvons tous d’une famille idéale, voire, en faisons un roman d’idéalisation (au point de souhaiter appartenir à une autre famille, en déniant les aspects sombres de la nôtre) et devons pourtant vivre au quotidien avec la famille réelle, avec ses conflits et ses contradictions. On voudrait croire que l’attachement maternel est naturel, donc éternel, et que la femme, « protectrice » née, serait moins meurtrière que l’homme avec sa violence convenue. Mais tout le monde en fait une «sorcière…une méchante…», en tout cas «un mystère», et la Bible en fait « une querelleuse et irritable ». On voudrait croire à l’enfant innocent et pur, alors que Freud en faisait «un pervers polymorphe» pendant que toute l’Afrique reconnaît et nomme en lui, « l’enfant sorcier ». Rien de simple donc : l’être humain est surprenant, et chaque cas nous renvoie aux multiples facettes de chacun d’entre nous, dont les plus horribles. Notre identité, individuelle et collective, est complexe et en perpétuel remaniement : chaque aspect de Soi nous apprend sur l’Autre (dont celui du passé et de l’inconscient), et sur l’être humain. Ainsi, les enfants d’un même couple ne sont jamais uniformes dans leur personnalité, parce qu’ils ne vivent pas la même histoire familiale, mais portent en eux les mêmes histoires transgénérationnelles, dont les problématiques de mort. Leurs pulsions en témoignent. Chaque meurtre suscite du questionnement, donc du SENS, et devrait interroger en quoi il est un miroir des dysfonctionnements de / dans la société elle-même, par-delà les dysfonctionnements psychiques de tel homme, de telle femme, de tel enfant. Chacun de nous a pensé, désirer tuer quelqu’un, a tué dans le rêve, est un meurtrier potentiel, refoulé, innocent, ou est une victime. Obéir à la pulsion, lui être soumis, pouvoir la contrôler, la transformer, la sublimer, voici l’un des enjeux des mécanismes de défense, et donc, de la normalité psychique et sociale. Tout meurtre commis dans une famille vient ainsi des rapports au plaisir et au déplaisir (à plus forte raison dans une société qui banalise la violence au quotidien), toute mort, devient le meurtre de la famille elle-même, dont il signe la pathogénie, avec les conflits de loyauté que cela suppose. Car une mort, un meurtre, introduit la mort dans une famille, va à la rencontre des autres morts de la famille, dont elle réveille les circonstances ou la nature de la mort (« bonnes…mauvaises … morts… »).

Quelques situations criantes nous éclaireront sur les conflictualités à l’œuvre dans nos familles Ce texte se déploie en quatre temps : la clinique du meurtre intrafamilial ; les logiques du mariage, de la dot et des rapports de pouvoir ; les dysfonctionnements d’une société camerounaise elle-même anxiogène et mortifère ; et enfin la sorcellerie, la transmission intergénérationnelle, et les voies de sortie du mythe de la famille solidaire.
« L’homme, un loup pour l’homme… »
Nos cultures nous poussent à refouler nos violences, nos guerres intestines, pour attribuer «la bestialité» aux seuls loups et lions, dévorant sans pitié leurs semblables pour leur faim et leur plaisir. Et pourtant, «Peu à peu, tu sors de la barbarie…», dit l’Hymne National camerounais. Un homme tue une femme, une fille ; une femme tue son mari, un enfant ; un fils tue son père (patricide) ou sa mère (matricide) ; des frères et sœurs s’entretuent (fratricides). L’inimaginable devient pensable, et le pensable, passage à l’acte (souvent après-coup, l’après-coup éclairant l’originaire resté obstrué). L’originaire comme témoin des efforts pour masquer les violences, les réguler, comme si l’entente avec l’autre passait par un apprentissage impossible: « Tu aimeras l’autre comme toi-même… », Alors que, malgré le narcissisme primaire, s’aimer soi-même passe par les modalités et la qualité d’amour parentales. Un meurtre est-il plus grave qu’un autre ? Et s’entretuer en famille, est-ce plus grave que sur un terrain de guerre ? Le dominant ne peut s’empêcher d’exercer son pouvoir sur le plus faible, et parfois, le plus faible veut tester sa fragilité, pour exercer sa revanche. On dira de l’être humain qu’il «devient un animal» lorsqu’il se comporte « inhumainement », en décompensant de ses refoulements accumulés ou en obéissant à ses pulsions primaires et au principe de plaisir. La relation humaine prend l’allure d’une relation de prédation. La famille («socle de la société… espace de paix, de sécurité, de protection…», «foyer», dit-on) n’est plus ce qu’on en disait, ce qu’on en vivait, ce qu’on en voulait. Comme si faire couple, faire famille était une œuvre de co-construction de longue haleine, dont la part romanesque et de mythique, comporte une grande part de tragique : secrets non sus et non-dits, parties honteuses. Et s’il n’y a plus ou de moins en moins formellement de mariage « forcé », et de plus en plus le libre choix du conjoint et le temps pour « bien se connaître …et économiser pour la dot… » (« viens on reste »), il se dit que « c’est après le mariage que chacun déploie sa vraie nature… » (nature nécessairement négative, masquée, étouffée, en vue de la conquête de l’autre et de la séduction de sa famille). « Et un homme qui ne supporte pas la bouche d’une femme, ne doit pas se marier… ». Vraie nature ou éducation, culture, idéologie : choisie ou subie ?
Et c’est ainsi qu’en cas de violence, on quitte le fait divers pour le fait de société, dans un climat où « l’être humain a moins d’importance que l’animal au Cameroun… c’est devenu l’Enfer, tous les jours des crimes…», où l’on dit ce pays «désormais maudit», où l’on «vit plus pour la mort que pour la vie… « On ne sait ni le jour, ni l’heure…» (donc «être toujours prêt») est devenu un slogan autant qu’une injonction. Mais comment être prêt à se suicider ou à être tué ? La peur de tout, la peur chez tout le monde, la peur pour tout, dont la mort, sont prégnantes à tous les niveaux et renchérissent la peur pour tout et rien. La mort fait le grand titre des médias : ainsi l’émission d’Equinoxe du 1er août 2026, «Les enfants, victimes oubliées des violences conjugales», où un Conseiller conjugal, une Juriste et un Psychosociologue analysaient la question sous tous les angles victimes directes et collatérales, distinction entre père et géniteur, transmission des valeurs, société complice, Justice injuste (sans épuiser, au bout du compte, l’insaisissable). Le 28 août 2026, alors qu’on parle de 8 femmes tuées dans la semaine, 60 depuis janvier 2026, plus de 200 depuis 3 ans, voici quelques titres de journaux : « Arrêtons le massacre » (Le Messager) ; « l’âge d’or du féminicide…des vies brisées, des familles endeuillées, et des enfants privés de leur mère » (Emergence) ; « le bilan qui fait peur…On tue 2 femmes tous les jours au Cameroun… plus nous luttons, plus le nombre augmente…» (Le Jour). Le cas de cette enseignante tuée par son mari avec une machette, avait déboussolé l’opinion publique, pour la nature du crime, ses modalités d’exécution (dans l’établissement scolaire où elle tentait de se réfugier), et pour la suite donnée à cet acte. Sans expertise psychiatrique, le mari fut condamné à seulement 52 000 francs d’amende et 5 ans de prison avec sursis (la haine qui l’a conduit au meurtre étant si banalisée qu’une juge femme lui aura dénié le qualificatif de criminel). De quelle histoire personnelle venait ce tueur et avait-il pensé qu’il tuait la mère de ses enfants et réservait donc à ceux-ci, un avenir d’impasse ? La problématique des féminicides met à nu, le mythe de la Femme comme Mère de l’Humanité, et comme figure tutélaire, respectée, presque adorée : « celle qui nous a portés » (avec l’utérus et le cordon ombilical comme signifiants majeurs). La posture maternelle, avec son injonction de «sacrifice de soi» magnifié, ne laisse pas de marge à la femme pour prêter attention à l’insignifiance de sa propre vie et de l’image d’elle-même. Et pourtant, le socio-culturel sur la défensive, accuse souvent la victime de «l’avoir cherché». Ce ne sont pas les filles et garçons dévergondés d’aujourd’hui, avec leurs sextings sur les réseaux sociaux, qui démentiront.
Entre stupéfaction, horreur, condamnation, honte, compassion, incompréhension, et surtout questionnements, suivant les projections et identifications des uns et des autres. S’obligeant à reconnaître que l’humanité, en tant que monde des humains, se convertit en un monde de violences, de rapports de forces, de guerres : en un mot, « l’ordre de la jungle ». Dans ces rapports de forces, la redéfinition des identités féminines et masculines, avec laquelle « l’homme » (masculin) est aussi un loup pour « l’homme » (en général, la masculinité et ses alternatives, la féminité et ses alternatives), et particulièrement la posture de père et de mère. Tout tourne autour du manque d’alternatives, donc des impasses : «on se marie pour le meilleur ET pour le pire… On ne choisit pas sa famille… on ne choisit pas là où on naît…, et donc, on ne peut quitter sa famille… on doit rester dans son couple, coûte que coûte… C’est dans le pire que se trouve le vrai mariage…On ne sait jamais avec qui on se marie…». Le pire n’est pas l’alternative du meilleur : il lui est intrinsèquement lié, en ambivalence, en double contrainte, pour quiconque voudrait sortir du moule (ou y rester), aux risques de la folie ou du meurtre. Telle serait la définition de la perversion narcissique dans les violences de genre, ou les violences sur les enfants, qui sont dans le même temps violences parentales, avec leurs victimes directes (la femme, la mère) et collatérales (les enfants). Par transmission intergénérationnelle, le meilleur (Eros) devient le pire (Thanatos) : «Sans toi… ma vie n’a pas de sens» devient «Avec toi… ma vie n’a plus de sens… Petit enfant, petit problème, grand enfant, grand problème…les 3 enfants que j’ai me fatiguent…On fait les enfants suivant le budget… » ! L’enfant battu, violé, ou qui a assisté aux violences parentales, risquera de devenir adulte violeur ou mari féminicidaire (par identification à l’agresseur, ou par identification projective). Les mots bonheur, tendresse, liberté sont couverts par ceux du devoir, de la contrainte, du «On va faire comment ?», du «chacun a sa place…». «A quel Saint se vouer ?», comme absence d’autre sauveur que soi-même, après avoir misé tout son destin sur l’Autre, et « sans voir par quel bout commencer ». L’impasse chez tous et partout, avec le fatalisme et la désespérance qui l’accompagnent.
Le drame individuel comme drame collectif
«On est perdu… on a perdu quelqu’un de cher…». Expression ambigüe (« j’ai perdu de l’argent…mes clés…un bras… c’est une lourde perte pour la famille…»). « Perdre un enfant …une partie de soi…sorti de mes entrailles… », alors qu’on voudrait s’assurer qu’on sera enterré par ses enfants. On parle aussi de « disparition », qui supposerait un temps d’attente d’un retour avant de déclarer la mort ! La mort comme une perte, « irréparable », et celle-ci, dans son rapport au manque qui l’a précédée et qui se crée et se développe avec elle, comme manque à être (être soi, avec soi, avec les autres, avec son environnement). La mort comme séparation (« il/elle est parti(e ) »), et avec ce départ, la perte des repères et le désemparement (« que serai-je sans toi ? »). La petite Divine (à quoi la destinait son prénom ?) quitte le domicile familial après un reproche de sa grand-mère, et se réfugie chez un camarade. Le sort, le destin, un appel, une dette, la conduit vers sa perte : le père de son camarade (avec le guet de celui-ci) va la détourner, sous l’effet de sa pulsion destructrice, la torturer, la violer, lui casser le cou et les bras, l’abandonner mourante puis se proposer parmi les premiers à aider la famille dans sa recherche. Cynisme, sadisme ? Dédoublement de personnalité ? Perversion ? Le voisinage n’aura pas prêté attention aux cris de détresse (déni de réalité, indifférence pour se protéger), alors que parfois c’est la loi du Talion qui s’abat sur un agresseur si les forces de l’ordre ne sont pas immédiatement présentes. La question de fond n’est pas seulement l’état psychique de cet homme, mais la synchronicité de tous les éléments du drame (jusqu’à la Justice, avec ses débats sur la peine de mort ou la compromission des juges et magistrats). Deux familles détruites, une société aux aguets. Surgit un personnage central : le père biologique de Divine, absent de toute sa vie, mais omniprésent dans les souffrances de la mère et de son enfant. Il réapparaît non pas auprès de la famille de sa fille, mais de celle de l’assassin, pour demander «un arrangement à l’amiable» (comme si l’existence de Divine l’avait toujours encombré). Double trahison : Divine abusée en cherchant un père de transfert ; sa mère abandonnée avec son bébé par celui qui aurait dû être « l’homme de sa vie ». Le père absent, ou instable, ou discordant, les parents dysfonctionnels, semblent caractériser la plupart des familles. Une société où le nombre de filles-mères doit être élevé, prises entre culpabilité et plaisir de devenir mères, venant ajouter des soucis, à des parents eux-mêmes dans la survie. Dans une société où l’avortement est illégal (sauf pour des raisons médicales bien circonscrites) et les avortements clandestins innombrables, et opérés dans des conditions où la vie de la mère est en risque, et en risque, les chances d’une prochaine grossesse sécurisée. Une société dans laquelle les carences en santé maternelle et infantile, sont profondes, même dans les structures hospitalières de référence.
Avant Divine, Mathis était déjà passé par là , avec sa dose d’hypermédiatisation comme exutoire: la scène de tensions entre deux hommes, deux pères dans un bar (leurs personnalités respectives et l’alcool en plus), les menaces verbales, le retour de l’assassin dans sa propre maison pour prendre un couteau, l’irruption dans la maison de son voisin et le meurtre barbare de celui qui est devenu « Bébé Mathis », avec ses ailes d’Ange. L’assassin de Mathis a été condamné à la peine de mort (il aura réalisé inconsciemment ou non, à travers le crime commis, un destin dont il n’avait pas la maîtrise, notamment en se soustrayant à sa propre famille devenue famille de criminels). Pour Divine, comme pour Mathis, une certaine opinion publique (capable de brouiller les esprits, de les distordre, de faire perdre le sang-froid, la perspicacité, la mesure) voudrait le « Œil pour œil, Dent pour Dent », avec l’assurance du droit à la vengeance, mais aussi l’espoir de la dissuasion. Une certaine opinion publique y adhère, loin de toute intelligence émotionnelle. Avec Divine et Mathis, des traumatismes dans les familles, dans la société globale. Mais pourquoi ces enfants et pourquoi ces pères ? Comment gérer et comprendre l’effroi de la scène où un homme rentre dans une maison familiale, se saisit de sa nièce d’un an, d’une beauté divine, lui tord le cou, la jette par terre et s’enfuit ? Rien que ses tresses multicolores auraient subjugué quelqu’un d’autre, à intentions meurtrières, mais pas cet oncle. La mère a « perdu » un bébé, mais aussi, avec toute la famille, un frère, un fils, peut-être un père, devenu meurtrier. Le grand-père pleure un triple deuil : le bébé assassiné, son fils (le père), son autre fils (l’assassin). Celui-ci a beau être un repris de justice, fût-il malade mental et irresponsable de ses actes, l’effroi est là. Meurtre en famille, traumatismes dans toute la famille, symptômes d’une société insécurisée : comme si ces infanticides venaient en surenchère de tant d’autres drames dont la société se sent impuissante et impuissantée. Symptôme d’un présent et d’un avenir compromis. L’opinion publique est tour à tour victime (à plaindre) et bourreau (exécutant la peine), après avoir joué au procureur et au juge. Peut-on «se mettre à la place » d’un meurtrier ? Pourquoi cette facilité à s’identifier à la victime ? Pour expier quels maux personnels, familiaux, sociétaux ? Affaires de transfert, dirait la psychanalyse.
Professeur Fotso Djemo
Psychologue – psychanalyste










