Soixante-un ans après le début de ses persécutions postcoloniales et vingt-deux ans après son ultime voyage, la mémoire de Jean Mbouendé reste gravée dans le marbre du nationalisme camerounais. Premier maire élu de la commune de plein exercice de Bafang, pionnier du syndicalisme et de l’UPC à l’Ouest, cet autodidacte au destin hors norme a bravé les tortures et le maquis pour l’amour de sa patrie. Portrait d’un homme de foi et de conviction, aujourd’hui érigé en boussole pour les jeunes générations en quête de repères.
Le premier maire élu de La commune de plein exercice de Bafang, en exercice, subissait les premières persécutions post-coloniales pour avoir osé mettre en avant le développement de sa commune et dit non au détournement des fonds publics. 22 ans après le départ de ce nationaliste, son œuvre est plus que jamais dans les cœurs. La pensée et la prière pour son repos paisible dans les Vignes Célestes sont l’abreuvoir qui pourrait mieux atteindre sa mémoire en vue d’aiguiller la postérité en ce jour ! « Aux grands hommes, la nation reconnaissante. À ce titre, les fils du Haut–Nkam t’ont élevé un monument qui se dresse à l’entrée de ta concession familiale à Banka, à un jet de pierre de la cathédrale du diocèse de Bafang. Les valeurs que tu as défendues tout au long de ta vie et pour lesquelles tu as payé de ta chair et de ton esprit un lourd tribut » ont, selon le témoignage du ministre Marcel Yondo devant ta dépouille, « débordé le niveau départemental, régional, voire national » et, précisait-il, « interpellent toute l’humanité ». Sa formule finale fut dense de signification sur la dimension de l’œuvre du nationaliste que tu as immensément incarné : « tu mérites une place au panthéon des valeurs de ce pays ». Il est donc important, mieux, utile de faire revivre son parcours dans la mémoire collective de ceux là-même qui l’ont connu, et dans l’imaginaire de ceux qui ne l’ont pas connu, et surtout des jeunes générations en mal de repères. Mbouendé est donc né à Badoumven dans le groupement Banka à l’Ouest du Cameroun au crépuscule des années 1890, d’une famille paysanne. Non scolarisé, ayant fait moins de trois jours à l’école allemande au début du 20ème siècle, il commence sa vie active en 1920 comme garçon de maison à Dibombari dans l’actuelle région du Littoral-Cameroun avant d’être recruté en qualité de vendeur-assistant en 1921 à la R.w-King à Douala.

Devenu chauffeur chez le même employeur en 1926, il contracte son premier mariage la même année avec Marie Eboutou, originaire de Sangmélima dans le sud du Cameroun, affirmant très tôt et à une époque où cela était inconcevable, son refus net du repli identitaire hélas encore tenace dans ce pays. Il pose ainsi dès son jeune âge sa vision intégrationniste de la vie à l’intérieur d’une nation. Le mariage religieux a lieu à l’église catholique de Vimli à Mbalmayo en janvier 1927 et c’est à cette occasion que le prénom de Jean lui est attribué.
Ayant déjà étroitement fait sienne l’idée du bien-être et de la qualité de vie, il construit en 1928 la première maison moderne dans ce qui était alors la subdivision de Bafang. Répondant à l’appel de la terre, il retourne au bercail, à bord de sa voiture, la première de la localité, pour créer en 1934 à Kwétchi dans le groupement Banka, la première plantation de café robusta de sa subdivision. En 1935, il est nommé assesseur au tribunal de consultation de Bafang avant de quitter rapidement le poste pour être en harmonie avec ses convictions. Il est élu la même année à la vice-présidence de la coopérative des planteurs de cette subdivision. Il se signale alors par ses prises de position courageuses et osées contre les injustices des colons blancs et de leurs comparses africains, qui à l’époque n’accordaient l’exclusivité de la culture du café qu’à leurs suppôts (notables, chefs traditionnels etc.…). Toujours en 1935, guidé par son éternelle soif d’expansion et son flirt ardu pour l’activité agropastorale et l’élevage des bovins, il crée la première entreprise s’y rapportant dans la subdivision. Il n’avait pas que le bon sens paysan. Celui-ci s’enrichissait du caractère d’un citoyen déjà acquis au sens économique de la division des risques. Ainsi, il développe aussi une activité commerciale (kola) et de transport en direction de la région septentrionale du Cameroun, créant au passage une aire de repos constituée d’un boulevard de manguiers à Tibati. En mars 1946, encouragé par Charles Assalé, il crée le premier mouvement syndical en pays bamiléké, le SPP (Syndicats des Petits Planteurs) à Bafang qu’il affilie à l’Union des Syndicats Confédérés du Cameroun(USCC) de Gaston Donnat. De cette tribune, il élève le ton et connaît ses premiers ennuis qui culminent avec son internement préventif à la prison centrale de Bafang du 1er septembre 1947 au 15 avril 1948. C’est d’ailleurs maître Blond, avocat venu de Paris et commis par le CGT (Confédération Générale de Travail) qui obtient son acquittement pur et simple.
Frappé par son dynamisme syndical, UM Nyobé l’encourage à créer le premier comité central de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) du Cameroun juste après la légalisation du parti en juin 1948 par la mutation des structures syndicales existantes en structures politiques.
Il devient rapidement la cible focale du pouvoir colonial qui, en mai 1955, organise le pillage et la destruction systématique de ses biens. Il ne doit la vie sauve qu’en se réfugiant durant cinq ans dans le « maquis » de ses exploitations agricoles à Kambo (Kékem) où il réussit à se creuser un lit à l’intérieur d’un tronc d’arbre (baobab). Ses détracteurs iront jusqu’à dire au pouvoir colonial, qui le recherchait mort ou vif, que chaque fois qu’on réussit à l’apercevoir, il se transforme en plant de café. C’est pour cette raison que le 15 mai 1959, l’administration coloniale réquisitionne huit camions remplis de militaires pour venir abattre les plants de café aux coupes-coupes parce qu’elle était persuadée qu’en les abattant, mystiquement, elle réussirait à l’abattre. L’essai est vain. Ses épouses sont alors arrêtées et expédiées dans un camp de concentration à Maroua Salack et c’est grâce à Michel Njiné, vice-premier ministre à l’époque qu’elles sont relâchées sept mois après.

Sa tête est mise à prix et toute consonance phonétique proche de son nom est abattue.
L’unité administrative de Kékem voit le jour parce qu’on traque Jean Mbouendé. Pour contrôler la zone et débusquer ce « maquisard », l’administration coloniale y crée un poste de commandement militaire fortifié qui donnera naissance à l’unité administrative. Pour mener à bien cette traque, les autorités coloniales font appel à un commissaire de police d’origine algérienne (l’Algérie étant alors un département français). Ce dernier ayant pour mission spécifique d’espionner et de capturer Jean Mbouendé. Pour loger ce commissaire et symboliser la présence de l’État colonial, la toute première maison en matériaux définitifs (briques et tôle) de la localité est construite. Elle servira à la fois de résidence de surveillance et de poste de commandement. Sa mission est vaine.
C’est assurément de sa volonté de donner goût, joie de vivre et saine émulation aux populations de Bafang qu’il tire le ressort pour créer en 1952 Tortue Football Club dont la fusion ultérieure avec Jupiter FC et Génie FC donnera naissance à Unisport, club mythique du département du Haut-Nkam. Il sort de sa cachette en mai 1960 après l’indépendance du Cameroun français et suite à la loi d’amnistie générale et inconditionnelle proclamée par le pouvoir, et est reçu par le président Ahmadou Ahidjo à Yaoundé le 1er juin 1960.
Celui-ci, pour mémoire, avait, sans effet, envoyé 300 soldats de la communauté française à Bafang pour ramener les gens en ville. Les populations restées terrées dans leur cachette n’attendaient le mot d’ordre que de Jean Mbouendé. Le président lui confie donc cette mission de pacification de la subdivision de Bafang, plus tard département du Haut-Nkam, qui depuis 1956 était ravagé par une vague d’actes terroristes entretenus par le pouvoir colonial pour diaboliser l’upc et ses leaders. Le travail est excellemment fait. Sans violence et usant de son entregent exceptionnel, il réussit là où les armes de la soldatesque ont échoué.
Toujours en 1960, répondant à l’appel de John Ngu Foncha, il participe à la campagne pour la réunification des deux Cameroun (Occidental et Oriental). FCFA 700 000 (Sept cent mille francs CFA) sont collectés par ses soins dans l’arrondissement de Bafang (devenu une année plus tard département du Haut-Nkam) et remis à Fontcha à cette fin.
Il est élu premier maire de la commune de plein exercice de Bafang en avril 1961, dénouement logique d’un parcours conquérant. Aujourd’hui encore, cette ville lui doit son visage urbanisé. Son ossature routière et le choix des sites de ses principales infrastructures sont l’émanation du génie propre de Jean Mbouendé.
16 juillet 1965 : descente aux enfers pour travail excellemment fait !
De ses démêlés avec le préfet de l’époque, Obam Mfou’ou Jérémie, du fait de son refus de compromission à diverses échelles dans la conduite des affaires communales, naît sa mise à l’index comme agitateur et coupable d’actes attentatoires à la sécurité de l’État.
C’est sur ce fond de fausses accusations aggravées d’affabulations politico-administratives aussi grossières et mensongères les unes que les autres qu’il a eu à réaliser de 1965 à 1970, son original parcours de combattant dans les geôles et pénitenciers alors les plus cyniques du territoire : BMM (Brigade Mixte Mobile) de Manengouba, Douala, Yaoundé et Centre de Rééducation Civique de Mantoum. Il a connu, suprême humiliation, le supplice de la balançoire à la BMM de Manengouba qu’il décrit dans son autobiographie avec une précision révoltante. En effet, Jean Mbouendé est élu maire de la commune de plein exercice de Bafang en avril 1961. Le Cameroun ne comptait que 05 communes de ce genre : Yaoundé, Douala, Nkongsamba, Bafoussam et Bafang.
C’étaient des communes autonomes dotées d’un conseil municipal élu et d’un maire élu en son sein, contrairement aux communes de moyen exercice où le maire était nommé. Elles disposaient d’une plus grande autonomie administrative et financière, servant de modèle urbain avancé. Jean Mbouendé, veut profiter de ce mandat pour réaliser le troisième objectif de l’upc, à savoir élever le standard de vie de ses compatriotes. Mais il ya un clou dans sa chaussure, c’est le premier préfet du Haut-Nkam, Obam Mfou’ou Jérémie qui va chercher vainement à composer avec le maire pour distraire les fonds de la commune. Face à la résistance farouche de Jean Mbouendé qui va clairement lui dire que le budget communal a les objectifs sociaux qu’il va s’atteler à réaliser, le préfet va chercher à mettre les bâtons dans sa roue, allant jusqu’à obtenir la démission collective forcée de 25 conseillers municipaux à l’exception de deux qui vont avoir le courage de lui dire non: Nankam Célestin et Koumassi Martin. Yaoundé s’en étonne parce que la commune de Bafang fonctionne bien. C’est pourquoi Mohaman Lamine, secrétaire d’Etat chargé des affaires communales va se déplacer à Bafang pour s’enquérir de la situation et ce sont ces deux conseillers qui vont lui expliquer qu’ils ont refusé de signer cette lettre de démission initiée par le préfet et envoyée nuitamment chez eux.

Le préfet va alors multiplier les forfaits contre le maire sans succès.
Le président Ahidjo étant au courant de cette situation, va affecter le préfet à Douala comme secrétaire d’inspection fédérale d’administration, une sorte de promotion au rabais, ce qui va le choquer, et de Douala où exerçait son frère cadet Mfou’ou Nvondo comme commissaire, ils vont ourdir un complot sur Jean Mbouendé en l’accusant faussement d’avoir remis la somme de FCFA 1 200 000 à Ernest Ouandié pour financer le terrorisme alors qu’il s’agissait d’un prêt régulièrement obtenu à la banque camerounaise de développement à Dschang en deux tranches et pour lequel la banque s’est assurée de l’usage effectif qui était les travaux champêtres.
Le 16 juillet 1965 au soir, le maire est conduit manu-militari à la BMM de Manengouba et est soumis à l’épreuve de la balançoire pour essayer d’obtenir la vérité que ses bourreaux voulaient. « La balançoire était un instrument de torture particulièrement redouté. On s’ y accrochait nu, pieds et poings liés. Le respect de la pudeur se limitait au slip que vous gardiez. De part et d’autre de la balançoire, et à distance idoine, deux gendarmes baraqués se renvoyaient violemment le corps flottant du supplicié. Pris dans le tourbillon de la nasse étoilée que la vitesse du mouvement offrait à sa vue, ce dernier n’avait plus qu’à dire ce qu’on voulait qu’il dise: c’était cynique ». Dixit Jean Mbouendé.
Quand le commissaire va enjoindre Jean Mbouendé de grimper sur cette balançoire, il va lui dire merci en sachant à quel supplice il aura à faire. Soumis donc à cette effroyable épreuve, Jean Mbouendé va implorer le Seigneur en ces termes:
« Je meurs pour m’être battu pour l’indépendance de mon pays, je meurs pour avoir obtenu régulièrement un prêt de FCFA 1 200 000 à la BCD de Dschang, oh Seigneur, ne m’abandonne pas. » Il avait fini de dire ces paroles et comme par miracle, les cordes de la balançoire se sont aussitôt coupées. Ses geôliers, dont Sitcheu Maurice et Mbarga Mintsa, venu de Douala pour renforcer l’équipe, ont pris peur et vont se rendre à l’évidence qu’il y’avait simplement lieu de libérer Jean Mbouendé et d’avoir la main un peu plus douce. Ils vont alors lui demander de se rhabiller et le ramener à la gendarmerie mobile, puis à la BMM de Douala et Yaoundé où il passera 06 mois. Le dossier étant manifestement vide, au lieu de le libérer, on va plutôt mettre un hélicoptère à sa disposition pour le conduire, sans jugement au centre de Rééducation Civique de Mantoum où il passera 04 ans et demi, au fallacieux motif de vouloir le protéger pour qu’on n’attente pas à sa vie…
En Juillet 1970, toujours dans le cadre de l’affaire Ouandié, il est à nouveau arrêté et conduit au camp militaire de Bamougoum puis à la BMM de Yaoundé où il est soumis au choc électrique et libéré le 31 décembre 1970, faute de charges.
À la faveur du retour au pluralisme avec le vent de l’Est, il quitte le parti unique le Rdpc pour rejoindre l’UPC après sa relégalisation en février 1991. Il est alors porté à la dignité de président d’honneur du parti.
En juillet 1991, un commando les enlève au col Bâtié alors qu’ils partaient en mission à Bafoussam pour recoller certaines tendances antagonistes de l’upc. Ils sont alors battus à mort avant d’être libérés quelques jours plus tard sous la pression des populations.
Il est important de relever que chaque fois qu’il a été arrêté, les enquêtes n’ont jamais permis de retenir de charges contre lui. Le 10 août 2000, il publie son autobiographie intitulée « pour la patrie, contre l’arbitraire ».
L’écrivain et patriarche Douala, Léopold Moumée Étia dira de cette œuvre : « Ce livre servira à coup sûr aux chercheurs du futur comme miroir de ce qu’était la honte de la colonisation ».
Cette autobiographie aujourd’hui est largement référencée et utilisée comme source historique de premier plan dans les universités camerounaises et internationales.
Des exemples concrets de référencement universitaire :
Cet ouvrage sert de document de référence pour les chercheurs, les doctorants et les étudiants en Master travaillant sur l’histoire politique du Cameroun, l’Union des populations du Cameroun (UPC), et la répression post-indépendance.
À l’Université de Dschang (Cameroun) : Le livre est la source centrale de travaux académiques entièrement dédiés à l’auteur, comme le mémoire de Master en histoire de Yannick Gaetan Momeni (2016) intitulé « Jean Mbouende : Vies politiques (1946-1996) ».
À l’Université de Douala (Cameroun) : Il est cité dans des recherches portant sur l’histoire locale de l’Ouest-Cameroun, notamment le mémoire de Démonster-Ferdinand Kouekam (2016) sur « Les troubles sociopolitiques et violences dans la localité de Bafang (1946-1971) ». Même si celui-ci depuis quelque temps s’illustre comme étant en mission pour travestir l’itinéraire de Jean Mbouendé.
À l’Université de Yaoundé I (Cameroun) : L’ouvrage est systématiquement intégré aux bibliographies des recherches menées sous la direction de grands professeurs d’histoire (comme le Pr. Jean Koufan Menkene) portant sur le nationalisme ou les figures de l’insurrection. Dans les universités françaises et européennes : Le livre fait partie de la bibliographie officielle de thèses de doctorat (comme celle de l’Université de Lorraine en 2023) ainsi que d’ouvrages scientifiques majeurs portant sur l’histoire coloniale, à l’instar des publications disponibles sur la plateforme universitaire Cairn.info.
Pourquoi cet ouvrage est-il scientifiquement validé ?
Les historiens s’appuient sur ce livre car il offre un témoignage direct et rare sur des événements clés : La création du premier comité central de l’UPC au Cameroun (Bafang) en juin 1948. Le fonctionnement interne du nationalisme et les relations avec Ruben Um Nyobé.
L’arbitraire du régime post-colonial, décrivant de l’intérieur l’enfer du centre de rééducation civique de Mantoum où Jean Mbouende a été interné sans jugement pendant quatre ans et demi. Il est toutefois important de noter que Jean Mbouendé était de l’aile modérée de l’upc et n’a jamais appartenu à aucune faction armée du mouvement (Cno, Sndk, Alnk) il privilégiait la lutte politique à la lutte armée et a suffisamment mobilisé les troupes à ce sujet et initié les pétitions à l’ONU. D’ailleurs, pour le compte du comité central de l’upc de Bafang, il remet la somme de 4 000 000 francs métropolitains à Ruben Um Nyobé pour son premier voyage au Nations Unies en 1952.
Plusieurs fois sacré meilleur planteur et éleveur du Haut-Nkam, Jean Mbouendé a bénéficié de plusieurs distinctions honorifiques :
– 1.Mérite Camerounais de deuxième classe en 1960 ;
– 2.Chevalier de l’Ordre de la Valeur Camerounaise en 1965;
– 3.Officier de l’Ordre de la Valeur camerounaise en 1986.
Le journaliste Guy Roger Aba’a, du podium de la célèbre émission de la CRTV « LES FIGURES DE L’HISTOIRE » conclut : « Jean Mbouendé a aimé le Cameroun… et ils ne sont pas nombreux aujourd’hui les Camerounais qui sont prêts à tout perdre pour leur pays… ». Au soir de sa vie, comme l’apôtre Paul à Timothée, « Pour moi, voici que je suis déjà offert en libation et le temps de mon départ est arrivé. J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la fois » 2 Timothée : 4-6-7, le patriarche se confiait à une équipe du magazine Le Nzingu venue l’interviewer une semaine avant sa mort. Répondant à la question : « au soir de votre vie, avez-vous peur de la mort ? » il répliqua : « non, je suis prêt. Je suis même impatient, mais comme cela ne dépend pas de moi… Beaucoup de gens dans le cours de ma vie ont cherché à me liquider sans réussir. À l’heure de Dieu, quelle appréhension voulez-vous que je cultive encore ? Non mes enfants, je suis serein, d’autant plus qu’au fur et à mesure que l’heure approche, comme un seul homme, mes enfants accourent vers moi pour me soutenir. Vous avez vu un monument en construction à l’entrée de chez moi. C’est des jeunes comme vous (Cercles des Elites Intérieures du Haut-Nkam) qui s’érigent. C’est sans doute ma dernière distinction honorifique et je suis heureux qu’il me soit offert en ultime hommage par des jeunes. Aujourd’hui, c’est vous du « Nzingu » qui me rendez visite: que demander de plus à Dieu ? Je tire ma révérence dans une très grande tranquillité d’esprit. Le moral est au beau fixe. Dieu m’a beaucoup aimé ».
Parole d’homme, d’un homme à part qui a tenu à apposer ses dernières signatures sur toutes les invitations qu’il a adressées à ses hôtes de 07 Août 2004, invitations qu’il a accompagnées chaque fois que cela était possible d’une branche d’arbre de paix comme pour sceller la paix avec tous les hommes de bonne volonté.
Aux jeunes, héritiers et légataires des dernières pensées de Jean Mbouendé, il appartient de tirer le meilleur parti possible de la vie exemplaire de l’illustre disparu: Pour leur propre bonheur, pour que force reste aux hommes de conviction et de foi pour le triomphe de la juste cause et de la cause du juste.
« Ouvrez tous les volets de la chambre, y compris de la salle de bain… » : Ces dernières paroles de vie, Jean Mbouendé les prononce dans son lit, à son domicile cet après- midi du 16 Juillet 2004. Un jour plus tôt, de son lit d’hôpital et malgré toute l’attention médicale dont il est l’objet, il demande à être ramené chez lui.
L’on sait d’ailleurs que c’est à son corps défendant et davantage pour rehausser le moral de quelques-uns de ses enfants préoccupés, qu’il a accepté un ultime séjour dans un établissement hospitalier : « pour pas plus de 48 heures » avait-il alors précisé. C’est lui-même qui rappelle une fois ce délai atteint qu’il est temps de rentrer à la maison.
Les intimes de Jean MBOUENDE savent que cette exigence du patriarche est prémonitoire et vise à assurer la réalisation de sa prophétie relative à la fin de sa vie : « je mourrai chez moi et sur mon lit, avait-il l’habitude de dire. Je souhaite que Dieu me donne cette grâce ».
Cette grâce, Jean Mbouendé l’a eue le vendredi 16 juillet 2004 à 18 heures précises. Sans agitation. Dans la sérénité et la tranquillité.
C’est en ce moment-là que ceux qui l’avaient intimement connu, ont alors tenté de décrypter ses dernières paroles et leurs charges symboliques : « ouvrez tous les volets de la chambre… ». Ceci aurait pu exprimer que l’homme éprouvait le besoin d’une plus grande oxygénation. Il aurait aussi pu indiquer qu’il avait chaud et se serait satisfait d’un grand bol d’air. Aucune de ces hypothèses ne résiste à l’analyse car, outre que sa chambre est suffisamment aérée, la température ambiante à Bafang à ce virage crépusculaire d’une journée de saison pluvieuse invite plutôt à se mettre au chaud. Il ne reste alors que l’hypothèse la plus probable : ouvrir largement les volets pour que son esprit s’échappe, s’envole vers l’issue de son choix.
Cette option est corroborée par la main et le petit doigt levés peu de temps avant son dernier soupir en réponse à son interlocuteur Jean Paul Wotadji alors président du Cercle des Elites Intérieures du Haut-Nkam, qui l’interpelle, voulant alors dire : « ça y est, je n’en peux plus, adieu ». Ainsi se sont déroulés les derniers instants sur terre de Jean Mbouendé, crédité de 114 ans quand sonne le glas de sa vie.
Il est aussi important de relever qu’il aura ainsi vécu sur trois siècles et deux millénaires: privilèges de la Providence accordés à très peu d’Hommes dans une génération.
Il était chrétien catholique, et le premier à devenir polygame à Bafang. Il s’est marié de 14 femmes, a laissé 5 veuves, 29 enfants, 90 petits-fils et 80 arrière- petits-fils. Aujourd’hui, c’est un harem de plus d’un demi-millier de populations.
Le 07 Août 2004, il a eu droit aux obsèques officielles décidées par la Haute Sagesse de la République, le Chef de l’État Paul Biya, devenant ainsi l’un des premiers nationalistes camerounais morts sur leur lit à avoir cette reconnaissance.
Ces cérémonies étaient présidées par Monsieur Raphael Eweck, préfet du département du Haut-Nkam et porteur du message de condoléances du Chef de L’État, Son Excellence Monsieur Paul Biya, dans lequel il a mis en exergue les qualités de patriote et de loyaliste de l’illustre disparu.
Il a en outre été élevé à la dignité de Commandeur du Mérite Camerounais à titre posthume.
Que ce patriarche ait été décoré à titre posthume, que la famille ait eu droit à un message de condoléances du Président Paul BIYA lui-même, que les cadres des partis politiques de divers horizons, les autorités traditionnelles et religieuses, les opérateurs économiques de tout bord, de nombreuses associations et une foule nombreuse aient honoré de leur présence effective les cérémonies, que le Cercle des Elites Intérieures du Haut-Nkam ait érigé un monument à son honneur, tout cela témoigne à suffisance de la dimension de l’homme et de son œuvre.
Au regard de son parcours, même la métropole à travers le rapport de la commission mixte franco-camerounaise sur le rôle de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes au Cameroun de 1945 à 1971 a reconnu son rôle comme leader du SPP et de l’UPC à l’ouest et parle de lui dans la mobilisation, la lutte anticoloniale, des atrocités qu’il a subies et de sa contribution à la réunification du pays, bien qu’il y ait eu des tentatives de récupération de certaines de ses œuvres et une volonté d’occulter certains pans de son parcours. Plus les années passent, plus les chercheurs s’intéressent à la trajectoire d’un homme qui n’aura pas passé plus de trois jours à l’école allemande.
Ainsi, le docteur Cyril Kenfack, Historien et membre du volet recherche de la commission mixte franco-camerounaise dira de lui: « Jean Mbouende est une figure syndico-politique emblématique, énigmatique et charismatique au vu de son parcours. Jusqu’à présent sa personnalité a fait l’objet de nombreux écrits académiques ou livresques. Et il fera toujours l’objet d’étude et de recherche car il a mené une vie qui tourne autour du syndicalisme, de la politique, de l’économie, de la tradition et autres. Il a une multitude de facettes et attire toujours la curiosité de toute personne qui s’intéresse à lui. Il a su faire preuve de détermination, de réalisme, d’abnégation et autres ». C’est le message que le nationaliste intrépide laisse à la postérité, lui qui avait toujours eu une pensée profonde pour la jeunesse : « nul n’emportera le monde avec soi, mais ceux qui se soucient de l’humanité doivent avoir peur d’une postérité médiocre », dixit Jean Mbouendé. Tout un programme.
Clément W. Mbouendeu
Gardien de la Mémoire de Jean Mbouendé










