Enseignants-chercheurs : le cri d’un corps en mal de dignité

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Lettre d’alerte aux enseignants-chercheurs et Synes du cameroun : ne négocions plus seulement nos dettes, exigeons la dignité et la refondation de notre métier

La Prime Spéciale pour la Modernisation de la Recherche Scientifique (PS) et la Dette Académique (DA) doivent être intégralement payées. Mais la mobilisation actuelle doit surtout ouvrir le chantier national de la rémunération, de la santé, du logement, des conditions de travail et de la reconnaissance de ceux qui produisent le savoir et forment les élites du Cameroun. « La Constitution camerounaise fait de l’organisation et du contrôle de l’enseignement à tous les degrés UN DEVOIR IMPÉRIEUX de l’État. La Loi n°98/004 du 14 avril 1998 va plus loin en consacrant l’éducation comme UNE GRANDE PRIORITÉ NATIONALE. Dès lors, comment cette priorité nationale pourrait-elle être crédible si ceux qui ont la responsabilité de produire et de transmettre le savoir vivent eux-mêmes dans la précarité, l’incertitude et l’insuffisance des moyens de travail ? »

« Ne réduisons pas notre combat au paiement de la PS et de la DA : servons-nous de cette mobilisation pour poser la question globale du mal-être des Enseignants-Chercheurs au Cameroun »

Chers Collègues Enseignants-Chercheurs, chers Responsables et Militants du SYNES,

La mobilisation actuelle des Enseignants-Chercheurs, consécutive au mot d’ordre de grève illimitée lancé par le SYNES depuis le 3 septembre 2026, constitue un moment particulièrement important dans l’histoire récente de l’Enseignement Supérieur Camerounais.

La forte adhésion des Enseignants-Chercheurs à ce mouvement traduit une réalité que nul ne devrait désormais pouvoir ignorer : le malaise de l’Enseignant-Chercheur Camerounais est devenu structurel. Il serait donc regrettable, voire historiquement dommageable, que cette mobilisation se limite à la seule revendication du paiement des sommes dues au titre de la Prime Spéciale pour la modernisation de la recherche scientifique (PS) et de la Dette Académique (DA). Ces dettes doivent naturellement être payées. Elles constituent des engagements dus aux bénéficiaires et leur règlement intégral ne saurait être considéré comme une faveur. Mais le problème est plus profond que les arriérés de paiement. La question fondamentale est désormais celle-ci : « Quel statut, quelles conditions de vie, quelles conditions de travail et quelle considération la Nation camerounaise entend-elle réellement accorder à ceux qu’elle charge de produire les connaissances, de former ses cadres, d’éclairer ses politiques publiques et de contribuer à son développement scientifique, technologique, économique et social ?» C’est cette question globale qu’il faut avoir le courage de poser.

Oui au paiement intégral des dettes ; mais non à un combat qui s’arrêterait aux dettes

La première urgence demeure le règlement intégral et sans discrimination des sommes dues aux Enseignants-Chercheurs. Il faut notamment exiger : le paiement intégral du quatrième trimestre 2025 de la PS pour tous les Enseignants-Chercheurs concernés ; le paiement intégral des trois trimestres 2026 de la PS pour tous les Enseignants-Chercheurs concernés ; le paiement intégral de la DA pour tous les Enseignants-Chercheurs concernés. Dans une logique de transparence administrative et de bonne gestion des finances publiques, chaque Enseignant-Chercheur devrait recevoir, avant tout paiement, un état individuel détaillant les prestations concernées, les périodes couvertes, les montants validés, les éventuelles retenues et le solde restant dû. Cette exigence devrait devenir un principe. L’État doit à chacun un état de ses droits avant de lui demander de reconnaître le paiement de sa dette. Mais au-delà du rattrapage des arriérés, il faut obtenir une garantie essentielle : la fin définitive de l’irrégularité dans le paiement de la PS. Une prime destinée à soutenir la recherche ne peut devenir elle-même une source permanente d’incertitude pour le chercheur. Désormais, la PS doit être versée régulièrement, intégralement et en un seul virement pour chaque trimestre, conformément au calendrier de paiement arrêté entre les administrations compétentes, notamment le MINESUP et le MINFI. Il faut sortir définitivement du système des paiements fragmentés, tardifs, imprévisibles ou intervenant avec des décalages qui rendent impossible toute planification personnelle et scientifique. Le chercheur doit pouvoir savoir quand et comment il sera payé. La prévisibilité de la rémunération est une composante élémentaire de la dignité professionnelle.

Mais le mal-être de l’enseignant-chercheur ne se résume pas à la PS et à la DA

Il faut avoir le courage de le dire : Même si toutes les PS et toutes les DA étaient payées demain, le problème de fond ne serait pas réglé.

Pourquoi ?

Parce que l’Enseignant-Chercheur demeure confronté à un ensemble de difficultés structurelles qui touchent simultanément son revenu, son logement, sa santé, son environnement professionnel, ses moyens de travail, la valorisation de ses compétences et la reconnaissance de sa contribution à la Nation. La mobilisation actuelle doit donc constituer un point de départ pour une négociation globale sur la condition de l’Enseignant-Chercheur au Cameroun. Le SYNES, en tant qu’organisation représentative des Enseignants du Supérieur, a ici une responsabilité historique. Il ne s’agit plus seulement de réclamer : « Payez-nous ce qui nous est dû. » Il faut également poser la question : « Quelles conditions faut-il désormais réunir pour permettre à l’Enseignant-Chercheur Camerounais de travailler, de vivre dignement, de produire et de transmettre au niveau attendu d’un universitaire du XXIᵉ siècle ? »

Revaloriser le salaire et le statut social de l’enseignant-chercheur

Le premier élément de la dignité professionnelle demeure la rémunération. L’État doit engager une réflexion sérieuse sur la revalorisation des salaires des Enseignants-Chercheurs, avec pour objectif de les arrimer aux niveaux de rémunération et des conditions pratiquées dans les espaces communautaires africains comparables, notamment dans la CEMAC et l’UEMOA. Il ne s’agit pas d’organiser une compétition salariale entre États. Il s’agit de reconnaître que la formation d’un Professeur, d’un Maître de Conférences, d’un Chargé de Cours, d’un Assistant ou d’un chercheur représente des années d’investissement intellectuel, scientifique et professionnel. Un pays qui exige de ses universitaires qu’ils forment ses ingénieurs, médecins, juristes, économistes, enseignants, administrateurs et scientifiques ne peut durablement considérer leur propre condition matérielle comme une question secondaire. La qualité d’une université commence aussi par la qualité de vie de ceux qui la font fonctionner.

Garantir une assurance maladie digne de la fonction universitaire

L’Enseignant-Chercheur doit pouvoir exercer son métier sans vivre avec l’angoisse permanente de savoir comment financer une maladie grave, une hospitalisation ou une intervention médicale coûteuse. Il devient nécessaire de mettre en place une assurance maladie confortable, fiable et réellement opérationnelle pour les Enseignants-Chercheurs et leurs ayants droit. La couverture doit être suffisamment substantielle pour correspondre à la réalité des risques sanitaires auxquels sont confrontées les familles. La Nation ne peut demander à ses universitaires de penser à l’avenir du pays alors que certains vivent dans l’incertitude face à leur propre avenir sanitaire.

Le logement : une question de dignité et de stabilité professionnelle

La question du logement doit également devenir une priorité. Une prime spéciale de logement destinée aux Enseignants-Chercheurs constituerait une première réponse. Mais l’État peut aller beaucoup plus loin. À travers les mécanismes publics compétents, notamment la MAETUR, il serait possible d’envisager la création de zones immobilières dédiées aux Enseignants-Chercheurs, aménagées avec des conditions d’accès particulièrement favorables. Les bénéficiaires pourraient accéder à des terrains à des prix préférentiels, accompagnés de mécanismes de financement permettant la construction progressive de logements. L’État pourrait également faciliter l’accès à des crédits de construction à taux d’intérêt faibles, avec la mise en place d’un mécanisme de garantie ou de caution publique permettant aux Enseignants-Chercheurs d’accéder plus facilement au financement bancaire.

Il ne s’agit pas d’offrir gratuitement des maisons. Il s’agit de permettre à ceux qui ont consacré leur vie à la formation de la jeunesse camerounaise de devenir propriétaires dans des conditions compatibles avec leurs revenus.  Cette politique pourrait même être pensée comme une véritable politique nationale de fidélisation des compétences scientifiques.

Un universitaire doit avoir les moyens matériels de travailler

Il est paradoxal d’exiger de l’Enseignant-Chercheur qu’il publie, qu’il encadre, qu’il innove, qu’il produise de la connaissance et qu’il contribue au rayonnement international de son université tout en le laissant parfois travailler sans les outils élémentaires de son métier.  Chaque Enseignant-Chercheur devrait pouvoir disposer d’un bureau de travail approprié. Ce bureau devrait être doté d’un minimum logistique comprenant notamment : une table de travail ; une chaise adaptée ; une armoire de rangement ; un ordinateur ; une imprimante ou un accès institutionnel effectif aux moyens d’impression ; une connexion Internet fiable ; l’accès aux bases documentaires scientifiques ; des abonnements institutionnels aux journaux et revues scientifiques pertinents.  Ces équipements ne doivent pas être considérés comme des privilèges. Ils constituent des instruments de travail. Un avocat a besoin de ses dossiers. Un médecin a besoin de ses instruments. Un ingénieur a besoin de ses équipements. Un chercheur a besoin de ses outils scientifiques et documentaires.

Régler régulièrement les primes et prestations internes

La dignité de l’Enseignant-Chercheur passe également par le règlement régulier de toutes les prestations académiques qu’il accomplit au nom de son institution. La même exigence de régularité doit être appliquée aux différentes prestations universitaires. Il faut notamment garantir : Le paiement régulier et intégral des heures complémentaires et des frais liés aux examens de rattrapages

Il n’est ni normal ni soutenable que des universitaires mobilisés pour organiser, surveiller et corriger des examens de rattrapage soient contraints d’attendre indéfiniment le paiement des prestations correspondantes. Les heures complémentaires effectivement réalisées et les frais liés aux examens de rattrapages doivent être recensés, validés et payés dans des délais raisonnables.

Le paiement régulier et intégral des primes semestrielles de recherche

Une prime destinée à encourager la recherche perd une partie de sa fonction lorsque son paiement devient irrégulier ou imprévisible.

Le paiement immédiat et intégral des jurys de thèses et de Masters

Les membres des jurys doivent être payés immédiatement après les délibérations, selon une procédure administrative simple, transparente et traçable.

Le règlement régulier des ordres de mission

Un Enseignant-Chercheur ne devrait pas être contraint de financer durablement sur ses ressources personnelles des missions effectuées au nom de son institution.

Le paiement des frais de vacances

Les droits et prestations liés aux activités universitaires doivent être budgétisés, liquidés et payés dans les délais prévus.

Repenser l’âge de départ à la retraite et l’intégration comme fonctionnaires des enseignants-chercheurs

La question de la retraite mérite également une réflexion spécifique, compte tenu de la nature particulière du métier d’Enseignant-Chercheur et du temps exceptionnellement long nécessaire à la constitution d’une expertise scientifique de haut niveau. Nous proposons ainsi de porter l’âge de départ à la retraite à :

70 ans pour les Enseignants-Chercheurs de rang magistral ;

65 ans pour les Chargés de Cours.

Cette proposition se justifie par le fait que la carrière scientifique atteint souvent sa pleine maturité après plusieurs décennies de recherche, de publication, d’encadrement et d’accumulation d’expertise. Le départ trop précoce des universitaires expérimentés entraîne une perte importante de capital intellectuel et fragilise notamment l’encadrement doctoral et la transmission des savoirs. Dans un pays qui manque encore cruellement de ressources scientifiques de haut niveau, cette perte de capital intellectuel ne devrait pas être banalisée. Il importe donc de permettre aux meilleurs profils de continuer à transmettre leur expérience à la nouvelle génération. Cette prolongation devrait naturellement s’accompagner d’une politique favorisant le renouvellement progressif des générations et l’ouverture effective de postes aux jeunes universitaires. Il ne s’agit pas de bloquer la relève.  Elle permettrait aux universitaires expérimentés de transmettre leurs savoirs, leurs réseaux et leur expérience scientifique aux nouvelles générations.   Il s’agit d’organiser intelligemment la transmission entre générations. Un Professeur qui a consacré quarante années de sa vie à la formation et à la recherche ne représente pas uniquement un poste budgétaire : il représente un patrimoine scientifique national. L’État doit donc pouvoir conserver plus longtemps, lorsque leur état de santé, leurs performances scientifiques et leur volonté de servir le permettent, les compétences de ses universitaires les plus chevronnés. 

L’Enseignant-Chercheur n’est pas un agent administratif ordinaire. Il exerce une mission permanente de service public. Il est donc proposé que tout recrutement dans le corps des Enseignants-Chercheurs des Universités d’État entraîne de plein droit leur intégration dans la Fonction Publique de l’État, sans condition restrictive ni préalable, notamment sans que l’âge atteint après un long parcours doctoral ou une longue période d’attente à un recrutement ne constitue un obstacle à cette intégration. Cette proposition vise à mettre fin à une différence statutaire difficilement compatible avec l’identité des missions exercées.

Le Synes doit transformer la mobilisation en agenda national de la condition universitaire

Le SYNES se trouve aujourd’hui devant une responsabilité majeure. La mobilisation actuelle démontre que les Enseignants-Chercheurs sont capables de se retrouver autour d’un intérêt collectif. Il faut transformer cette convergence en force de négociation durable. La revendication immédiate doit demeurer claire : « Paiement intégral des PS et de la DA. » Mais elle doit être prolongée par une plateforme beaucoup plus ambitieuse : « Refondation de la condition de l’enseignant-chercheur au cameroun. »

Cette plateforme pourrait porter sur : 1. la régularité et la prévisibilité de la PS ; 2. le règlement définitif de la DA ; 3. la revalorisation salariale ; 4. une assurance maladie efficace; 5. l’intégration systématique dans la fonction publique ; 6. une politique de logement accessible; 7. les bureaux et équipements adéquats individuels de travail; 8. l’accès aux ressources documentaires et numériques ; 9. le paiement régulier des primes et prestations universitaires internes; 10. Une recherche convenablement financée; 11. La valorisation effective des productions scientifiques ; 12. L’amélioration de la gouvernance universitaire ; 13. La reconnaissance sociale et institutionnelle du métier d’Enseignant-Chercheur : 14. Des missions correctement prises en charge.

Ne laissons pas passer cette occasion historique

Chers Collègues, une mobilisation de cette ampleur ne se présente pas tous les jours. Si nous obtenons uniquement le paiement des arriérés, nous aurons réglé une urgence comptable. Mais si nous profitons de cette mobilisation pour obtenir une véritable négociation sur la condition de l’Enseignant-Chercheur, nous pourrons peut-être régler un problème historique. C’est là toute la différence. Il faut donc éviter que notre colère légitime soit dispersée dans une multitude de revendications isolées. Il faut au contraire la transformer en un projet cohérent, hiérarchisé et négociable de refondation de la condition universitaire.  Le SYNES devrait ainsi pouvoir présenter à l’État une plateforme globale, chiffrée, progressive et assortie d’un calendrier d’exécution. Car l’objectif ultime ne doit pas être de recommencer la même grève dans deux ou trois ans pour réclamer les mêmes paiements.  L’objectif doit être de construire un système dans lequel les retards de PS, les accumulations de DA et les impayés universitaires deviennent l’exception et non la règle.

Aux pouvoirs publics : investir dans l’enseignant-chercheur, c’est investir dans le cameroun

L’Enseignant-Chercheur n’est pas seulement un agent public qui attend une rémunération. Il est simultanément : un producteur de connaissances ; un formateur de cadres ; un encadreur de la jeunesse ; un expert potentiel de l’État ; un acteur de l’innovation ; un contributeur à la compétitivité nationale ; un conseiller potentiel des politiques publiques ; un acteur essentiel de la souveraineté scientifique et technologique. Négliger sa condition, c’est donc fragiliser indirectement les capacités intellectuelles de l’État.

Le Cameroun ne pourra pas prétendre bâtir une économie émergente, une industrie compétitive, une agriculture modernisée, une administration performante et une véritable souveraineté technologique avec une communauté scientifique durablement précarisée.

Ne réclamons pas seulement ce qui nous est dû ; exigeons les conditions de notre capacité à servir la nation

La PS doit être payée.  La DA doit être payée. Les arriérés doivent être soldés.

Mais le combat ne doit pas s’arrêter là.

La mobilisation actuelle doit ouvrir un chantier beaucoup plus vaste : celui de la refondation de la condition de l’Enseignant-Chercheur camerounais. Voilà ce que devrait devenir notre horizon collectif. Ne laissons donc pas cette mobilisation historique se réduire à une simple opération de recouvrement des dettes de l’État. Faisons-en le point de départ d’un nouveau contrat entre la Nation et ses Enseignants-Chercheurs. Car, au fond, la question n’est plus seulement : « Quand allez-vous nous payer ? » La question est désormais : « Quelle place le Cameroun veut-il réellement donner à ceux qui produisent le savoir, forment ses élites et portent une partie de son avenir ? »

Le paiement des dettes est une urgence.   La dignité de l’Enseignant-Chercheur est une exigence.  La refondation de sa condition est une nécessité nationale.  Ne négocions pas seulement nos arriérés.  Négocions les conditions de notre avenir.

Par Pr Hugues Merlain TETCHOU NGANSO

Université de Douala

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