J’ai grandi dans les quartiers de Melen, Meiganga, Ngaoundéré, Kondengui, Odza dans l’arrondissement de Yaoundé IVème. J’ai vu des enseignants partir en grève, non par caprice, mais parce qu’ils n’étaient plus payés depuis des mois. J’ai vu des salles de classe divisées en deux, matin et soir, pour accueillir des enfants trop nombreux pour des espaces trop petits. J’ai vu des brillants lauréats du baccalauréat rêver d’une bourse, d’un visa, d’un départ — et parfois ne jamais revenir.
Ce texte, c’est leur histoire. C’est notre histoire. Celle d’un pays qui, pendant soixante ans, a produit des générations d’élèves souvent brillants et qui a systématiquement échoué à leur offrir un avenir sur leur propre sol. Un pays qui forme pour l’exportation, qui enseigne pour l’exil, qui investit pour la fuite. Il est temps de nommer ce que cette politique scolaire a produit. Il est temps de comprendre les racines du mal. Et il est temps, enfin, de proposer autre chose. L’héritage colonial et la fondation de l’école nationale Au lendemain de l’indépendance, le Cameroun hérite de deux systèmes éducatifs distincts : le modèle français, héritage de la tutelle sur le Cameroun oriental, et le modèle britannique, ancré dans les Southern Cameroons. Ce dualisme, loin d’être une richesse exploitée, devient dès l’origine une fracture structurelle que la réunification de 1961 ne résoudra jamais vraiment.

Les années 1960 sont pourtant une période de construction enthousiaste. Le premier gouvernement indépendant, sous Ahmadou Ahidjo, engage massivement dans l’éducation comme vecteur de nation-building. Des écoles sont construites dans les campagnes, des maîtres formés à la hâte dans les Écoles Normales d’Instituteurs (ENI), et les taux de scolarisation primaire progressent rapidement. L’ambition est claire : l’école doit produire les cadres de la nation.
L’École Normale Supérieure (ENS) de Yaoundé, fondée en 1961, et l’Université fédérale, créée en 1962 qui deviendra l’Université de Yaoundé, incarnent cette ambition. Les premiers diplômés camerounais sont une élite rare, formés souvent en France ou au Royaume-Uni grâce à des bourses d’État généreuses. Le niveau est exigeant, la demande sociale forte, et le prestige du diplôme intact. Le pétrole, l’opulence et les illusions du « miracle camerounais » Les années 1970 marquent un tournant. Les revenus pétroliers commencent à affluer à partir de 1978, et le gouvernement Ahidjo puis Biya dès 1982 dispose de ressources inédites. L’éducation bénéficie de budgets en expansion : construction d’établissements secondaires, recrutement massif d’enseignants, gratuité de l’enseignement public primaire.

Durant cette période, le baccalauréat camerounais jouit d’une réelle réputation régionale. Les résultats aux examens nationaux oscillent entre 35 % et 55 % selon les séries — des taux qui, pour l’époque et la région, témoignent d’un investissement réel. Les grandes figures intellectuelles camerounaises de ce temps universitaires, juristes, médecins, diplomates — sont formées dans ces années-là. Mais les germes de la crise sont déjà présents. Les curricula restent calqués sur les programmes français, peu adaptés aux réalités locales. L’accès à l’enseignement reste inégalitaire, favorisant les zones urbaines. Et surtout, le système conçoit l’éducation comme une mécanique de reproduction des élites administratives, non comme un outil de développement endogène. Le choc de la crise économique La chute des cours du pétrole à partir de 1985, combinée à l’effondrement des prix du cacao et du café, précipite le Cameroun dans une crise économique sévère. Le PIB recule de plus de 30 % entre 1986 et 1994. L’État n’est plus en mesure d’assumer ses obligations, et le secteur éducatif est frappé de plein fouet.

C’est l’époque des Plans d’Ajustement Structurel (PAS) imposés par le FMI et la Banque Mondiale. Parmi les mesures exigées : réduction drastique des dépenses publiques, gel des recrutements dans la fonction publique, baisse des salaires des fonctionnaires — dont les enseignants. En 1993, une décision historiquement catastrophique est prise : les salaires des fonctionnaires sont amputés de 50 à 70 %. Ce « dégraissage » touche de plein fouet le corps enseignant. Les grèves, le délabrement et la double vacation Les grèves d’enseignants qui s’ensuivent ne sont pas des conflits corporatistes ordinaires. Ce sont des cris de détresse d’un corps professionnel qui voit sa dignité détruite. Des maîtres qui enseignaient avec fierté se retrouvent à mendier leur loyer. Les cours s’arrêtent, les élèves perdent des mois entiers d’apprentissage, et l’État, impuissant ou indifférent, ne répond pas.
C’est dans ce contexte que la double vacation s’impose comme solution de fortune. Face à l’afflux d’élèves et à l’impossibilité de construire de nouvelles salles, une même salle accueille deux classes distinctes : un groupe le matin, un autre l’après-midi. Le volume horaire par élève est divisé par deux. La qualité pédagogique s’effondre. Les enseignants, déjà épuisés et démotivés, doivent gérer deux groupes dans la même journée sans ressources supplémentaires. Ce système, présenté comme temporaire en 1990, est toujours massivement en vigueur dans les établissements publics de Yaoundé en 2026. Ce qui devait durer deux ou trois ans a duré plus de trente ans. La double vacation n’est pas une crise : c’est un choix politique assumé de dévaluation de l’éducation publique. La privatisation rampante et l’apartheid scolaire La crise produit un effet pervers majeur : l’essor de l’enseignement privé de qualité inégale. Des familles qui en ont les moyens retirent leurs enfants du public dégradé pour les inscrire dans des établissements privés confessionnels (catholiques et protestants surtout) qui maintiennent des standards élevés. Une fracture profonde se creuse entre deux Cameroun scolaires : celui du privé structuré, et celui du public délabré.

Cette fracture recoupe presque exactement la fracture sociale. Dans toutes les villes du pays où coexistent des quartiers populaires denses et des zones résidentielles, l’inégalité scolaire est criante. Les enfants des fonctionnaires et des commerçants vont au privé. Les enfants des agents informels, des ménages vulnérables, restent dans le public — et accumulent les handicaps. Les réformes de façade La période post-crise est marquée par une succession de réformes éducatives qui s’annoncent ambitieuses et produisent peu. La réforme des curricula de 1995 introduit l’approche par compétences (APC), censée remplacer une pédagogie mémorielle héritée de la colonisation par une pédagogie de l’autonomie et de la résolution de problèmes. Sur le papier, l’ambition est réelle. Sur le terrain, la formation des enseignants à cette nouvelle approche est insuffisante, les manuels scolaires tardent, et l’évaluation reste calquée sur l’ancien modèle. En 2012, le Plan Sectoriel Éducation-Formation (PSEF) est adopté avec grand bruit. Il promet la scolarisation universelle, la réduction des inégalités de genre, l’amélioration de la qualité des apprentissages. En 2026, les résultats restent très en deçà des objectifs. Le taux d’achèvement du cycle primaire stagne autour de 73 %, et les acquis des élèves en lecture figurent parmi les moyens et en mathématiques parmi les plus faibles d’Afrique subsaharienne selon les évaluations PASEC.
Les résultats au baccalauréat : une réalité inquiétante Les chiffres officiels des examens nationaux racontent une histoire difficile. Après les taux relativement honorables des années 1970 (35–55 %), les résultats au baccalauréat ont connu une chute progressive dont le fond a été atteint dans les années 1990–2000, avec des taux parfois inférieurs à 20 % au plan national. Les années récentes affichent une apparente amélioration : les taux officiels remontent à 40–55 % pour certaines années. Mais cette progression doit être interrogée. L’augmentation des candidats rend les comparaisons délicates. Des questions persistent sur la rigueur des conditions d’examen et sur ce que ces résultats mesurent réellement. Surtout, le baccalauréat camerounais est de moins en moins reconnu comme sésame de compétence par les employeurs et les universités étrangères.*

La compétitivité internationale. Le déficit des acquis fondamentaux : Les rapports successifs du PASEC (CONFEMEN) confirment qu’une part notable des élèves en fin de cycle primaire (6e année / CM2) ne maîtrise pas les seuils minimaux de compétences en lecture et en mathématiques. Selon les données de la Banque Mondiale et du PASEC 2019, seuls environ 32 % des élèves camerounais atteignent le niveau de compétence suffisant dans ces deux disciplines. Le niveau des étudiants du supérieur : Les lacunes accumulées dès la base (difficultés de rédaction, d’analyse de textes complexes ou de logique mathématique) se répercutent inévitablement dans les universités africaines, un phénomène régulièrement documenté par les experts en sciences de l’éducation.
En ce qui concerne l’enseignement supérieur, les Camerounais sont perçus comme ceux des Africains les mieux outillés pour s’adapter à toutes sortes de terrains, au-delà des différentes formations et profils. En effet, un terrain fertile pour la fuite des cerveaux (Brain Drain) La qualité de la formation crée un vivier de talents qui peine à s’insérer localement, incitant de nombreux diplômés à s’exiler. Saturation du marché local : L’économie locale n’absorbe qu’une infime partie des cadres hautement qualifiés produits chaque année. Déficit d’infrastructures : Le manque de laboratoires équipés, de budgets de recherche adéquats et de technologies de pointe limite l’épanouissement professionnel sur place.
Conditions de travail précaires : Les salaires locaux et le manque de perspectives de carrière incitent les jeunes à chercher un meilleur niveau de vie ailleurs. Attraction des pays du Nord : Les politiques d’immigration choisie (notamment les programmes d’immigration économique vers le Canada ou l’Europe) ciblent directement ces profils camerounais qualifiés, bien que plusieurs qui relèvent de la technologie moderne révèlent d’énormes lacunes. Une chose est certaine, hors de notre et même sur les limites de notre territoire, « les Camerounais savent apprendre et s’adapter pour s’en sortir. » Les chiffres d’une hémorragie Le Cameroun figure parmi les pays africains les plus affectés par la fuite des cerveaux. Selon les données de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et des études de la Banque Mondiale, le Cameroun a perdu depuis les années 1990 plusieurs dizaines de milliers de ses professionnels les plus qualifiés au profit des pays occidentaux.
Les estimations les plus documentées indiquent que plus de 50 % des médecins formés au Cameroun exercent à l’étranger principalement en France, en Belgique, au Canada et aux États-Unis. Dans certaines spécialités rares (neurochirurgie, oncologie, cardiologie interventionnelle), la proportion est encore plus dramatique. Le Cameroun forme des médecins pour les hôpitaux de Paris, de Montréal et de Bruxelles.
Au-delà du secteur médical, l’exode touche les ingénieurs, les informaticiens, les juristes, les chercheurs en sciences fondamentales, les économistes. La Silicon Valley compte des ingénieurs camerounais. Les laboratoires pharmaceutiques européens emploient des chercheurs formés à l’Université de Yaoundé I. Les cabinets d’audit internationaux recrutent des comptables de l’ESSEC Douala ou de l’ENAM. Les profils et les destinations L’exode camerounais n’est pas uniforme. Il s’opère en plusieurs vagues et selon des profils distincts.
La première vague, historique, est celle des étudiants boursiers des années 1960–1980 qui ne sont pas rentrés après leurs études en France ou en Grande-Bretagne. Ces élites de la première indépendance ont souvent fait des carrières brillantes en Occident ou dans les organisations internationales, et ont fondé des familles là-bas. Leur lien avec le Cameroun est affectif mais leur ancrage professionnel est définitivement étranger.
La deuxième vague, celle des années 1990–2000, est directement liée à la crise économique et à la brutalité des ajustements structurels. Des professionnels en exercice — médecins, enseignants, ingénieurs quittent un pays qui ne peut plus les payer dignement. Ils partent d’abord pour des pays comme le Gabon, le Congo, la Côte d’Ivoire, avant souvent de rebondir vers l’Europe ou l’Amérique du Nord.
La troisième vague, contemporaine, est celle des diplômés du supérieur qui ne trouvent pas d’emploi formel au Cameroun. Avec un taux de chômage des jeunes diplômés estimé à plus de 30 %, un marché formel étroit et des pratiques de recrutement gangrenées par le clientélisme et la corruption, les jeunes Camerounais les plus qualifiés voient dans l’immigration la seule issue rationnelle. Cette vague est alimentée par les réseaux sociaux, les plateformes de candidature en ligne, et les programmes de visa talent de la France, du Canada ou du Royaume-Uni. Qui profite de cette saignée ? La question mérite d’être posée sans détour : à qui profite l’exode des cerveaux camerounais ?
La réponse est cruelle. Les principaux bénéficiaires sont les pays d’accueil. La France reçoit des médecins spécialistes formés entièrement aux frais du contribuable camerounais, qu’elle intègre dans un système de santé sous tension sans avoir eu à payer leur formation. Le Canada attire des ingénieurs et informaticiens qui comblent ses pénuries de main-d’œuvre qualifiée. La Belgique accueille des juristes et économistes qui enrichissent ses entreprises et ses institutions. Le coût pour le Cameroun est immense. Former un médecin sur fonds publics camerounais représente un investissement de plusieurs millions de francs CFA sur dix à quinze ans. Lorsque ce médecin part, le Cameroun ne récupère rien de cet investissement. La nation appauvrit ses territoires, désorganise ses hôpitaux, fragilise sa recherche, pour financer la prospérité des autres. Quant aux élites politiques camerounaises, elles y trouvent paradoxalement leur compte. L’exode permanent des voix critiques, des esprits agités, des citoyens exigeants, agit comme une soupape de sécurité pour un régime qui redoute la pression populaire organisée. Une jeunesse qui part ne fait pas de révolution. Une diaspora éparpillée entre Paris, Montréal et Houston ne vote pas, ou vote peu, et conteste peu.
Le diagnostic : une faillite politique, pas une fatalité Nous refusons la résignation. Le déclin de l’éducation camerounaise n’est pas une fatalité liée à la pauvreté ou au manque de ressources. Le Cameroun est un pays à revenu intermédiaire, doté de revenus pétroliers, gaziers, agricoles et forestiers considérables. Le problème n’est pas l’absence de moyens. Le problème est un choix politique délibéré : sous-financer l’éducation publique, tolérer la corruption dans les marchés de construction scolaire, maintenir des curricula obsolètes, ne pas reconnaître à sa juste valeur la profession enseignante.
Ce choix a une logique. Un peuple peu éduqué est un peuple plus facilement contrôlé. Un système éducatif qui produit des résignés plutôt que des citoyens critiques est un système qui sert le pouvoir. Le MRC, depuis sa création, a identifié la réforme radicale de l’éducation comme l’un des piliers de sa révolution douce.
5.2 Les propositions programmatiques du MRC Le projet de société du MRC pour l’éducation s’articule autour de ces axes majeurs :
La priorité scientifique et technologique : Le MRC insiste explicitement sur un système éducatif centré sur la maîtrise des sciences, de la technologie et du développement industriel dès l’éducation de base. La création d’emplois et de postes d’enseignants. Le programme de gouvernance prévoit le recrutement massif de dizaines de milliers d’enseignants et formateurs pour moderniser l’éducation, jusque dans les zones les plus reculées du territoire Camerounais. La rétention des talents et la diaspora : La valorisation de la recherche et l’intégration de la diaspora qualifiée au développement national font pleinement partie de l’ADN politique du MRC.
5.3 Notre engagement : l’éducation comme combat de génération Nous avons en mémoire la beauté d’une école publique qui, malgré ses difficultés, a produit des êtres pensants, des femmes et des hommes capables d’analyser, d’argumenter, de construire. Nous refusons que la prochaine génération soit sacrifiée sur l’autel de l’immobilisme et de la corruption.
Mais cet engagement dépasse le cadre institutionnel. Dans notre volonté d’apporter mieux nous entendons construire dès maintenant des ponts entre la communauté éducative élèves, enseignants, parents d’élèves, directeurs d’établissement et les décideurs politiques. Nous voulond que l’école soit désormais un laboratoire du possible : des associations de parents actives, des enseignants soutenus et respectés, des élèves qui savent pourquoi ils apprennent.

Conclusion : rendre le Cameroun désirable à ses cerveaux
En cette fin d’année scolaire 2025–2026, des milliers de candidats au baccalauréat camerounais viennent de passer les examens officiels. Certains ont réussi et intégreront des universités publiques surpeuplées. D’autres prépareront des dossiers pour des bourses étrangères. D’autres encore abandonneront. Dans tous les cas, le système leur aura rarement posé la question essentielle : que veux-tu faire de ta vie, ici, pour ton pays ?
Soixante ans après l’indépendance, l’école camerounaise est à la croisée des chemins. Elle peut continuer à être une machine à produire de l’exil et du ressentiment, ou elle peut devenir ce qu’elle aurait toujours dû être : une fabrique de citoyens libres, de créateurs, de bâtisseurs.
Ce choix n’est pas technique. Il est éminemment politique. Il dépend des femmes et des hommes qui siègent à l’Assemblée nationale et qui décident des budgets, des lois, des priorités. Il dépend de la qualité de la représentation politique.
Cette génération mérite mieux qu’une salle divisée en deux, qu’un professeur absent parce qu’il n’est plus payé, qu’un diplôme en quête de repère. Elle mérite une nation qui l’aime assez pour investir en elle et des représentants qui ont le courage de le dire, et de le faire.
Tiriane Noah
2ème Vice-présidente du MRC










