Le chercheur camerounais montre comment des enfants chinois, bamilékés, juifs, libanais, peuls ou suisses reçoivent un entraînement décisif pour prendre de l’avance sur les autres enfants du monde 30 ans plus tard. Il parle d’une image qu’il a prise en Chine.
C’est un gamin de 7 ans qui avance vers nous avec un chariot dans lequel il a des boissons aromatisées faites maison. Chaque petite bouteille en plastique, façonnée en forme de corps humain, coûte 5 yuans. Nous avons cherché à l’éviter, pensant à tort qu’il se dirigeait accidentellement vers nous. Eh bien non. Il a tendu la main pour nous interpeller et, d’une voix très courageuse, nous a demandé si, avec toute la chaleur qu’il fait dehors, nous ne pensions pas qu’il serait bon de nous hydrater avec ses très bonnes boissons.
Et bien entendu, la surprise était de taille. Mais ce geste est très fréquent dans les villes de Chine. Comme chez les enfants bamilékés, peuls ou suisses, on enseigne ici très tôt à l’enfant des prédispositions pour prendre de l’avance demain dans une société compétitive.
En Chine, comme dans beaucoup de sociétés à travers le monde, on enseigne très jeune à l’enfant, par ce genre d’exercices, qu’il ne doit rien attendre de personne. On lui apprend que s’il veut s’acheter un bonbon ou une confiserie dans la vie, il devra aller vers les autres pour leur proposer un produit qui les intéresse, à un prix qui les encourage à franchir le pas. Ce n’est qu’avec le profit ainsi généré qu’il peut commencer à rêver de faire des dépenses.

Beaucoup de sociétés en Afrique n’enseignent pas à leurs enfants que la mendicité n’est pas une vertu. Les parents apprennent aux enfants comment bien s’habiller, bien parler, être polis et obtenir de bonnes notes à l’école ; mais ils oublient de leur enseigner comment gagner leur vie, produire de la richesse, financer leurs rêves, trouver les ressources avant de lancer des projets et, surtout, ne jamais vivre au-dessus de leurs moyens.
Définitions conceptuelles La « Socialisation Marchande » : Ensemble des pratiques par lesquelles une société expose ses enfants à la transaction, au risque, au refus et à la création de valeur. Elle varie fortement selon les contextes historiques, économiques et culturels.
La théorie du « Capital Entrepreneurial » (ou Capital Commercial) : Ensemble des compétences qui permettent d’identifier une opportunité, de convaincre un client, de gérer un microrisque, de supporter l’incertitude et de créer de la valeur. Les familles commerçantes transmettent ce capital avant l’école, ce qui explique la surreprésentation de certains groupes dans le commerce, leur réussite économique précoce et leur résilience face à la pauvreté. C’est un mécanisme de transmission intergénérationnelle.
L’ « Habitus Économique » : Théorie sociologique qui explique pourquoi certaines sociétés, familles ou groupes ethniques produisent des enfants qui réussissent mieux économiquement à l’âge adulte que d’autres. Ce n’est ni une « culture commerciale » ni un « caractère ethnique », mais un système de dispositions incorporées, transmis très tôt par des pratiques quotidiennes souvent invisibles.
Note sur l’origine du concept :* L’habitus est un concept créé par le sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002), qui le définit comme un ensemble de dispositions durables, incorporées dans le corps et l’esprit, orientant les comportements de manière inconsciente.
L’habitus économique est la déclinaison de ce concept appliquée au rapport à l’économie. Il désigne l’ensemble des dispositions qui permettent à un individu : d’aller vers les autres pour proposer de la valeur ; de supporter le refus sans effondrement psychologique ; de prendre des risques calculés et de gérer l’incertitude ; de comprendre intuitivement la logique de marge ; d’anticiper les opportunités et de se projeter dans l’avenir ; et surtout, de ne pas attendre de l’État ou d’autrui la résolution de ses besoins.
Ces dispositions ne viennent ni de l’école, ni de la biologie, ni d’une culture abstraite : elles proviennent de pratiques sociales répétées dès l’enfance. L’habitus économique se forme par une exposition précoce à des situations économiques réelles. La théorie de l’Auto-Efficacité (Albert Bandura) : Albert Bandura (né le 4 décembre 1925 à Mundare au Canada et mort le 26 juillet 2021 à Stanford aux États-Unis) a enseigné durant toute sa carrière, à partir de 1953, à l’Université Stanford, devenant l’un des psychologues les plus influents du XXᵉ siècle. Président de l’American Psychological Association dès 1974, il est l’auteur de théories majeures : la Social Learning Theory (théorie de l’apprentissage social), la Social Cognitive Theory (théorie sociale cognitive), la Self-Efficacy (auto-efficacité) et l’expérience de la poupée Bobo (1961), qui démontre l’apprentissage par observation. Bandura est considéré comme l’un des quatre psychologues les plus cités de l’histoire, derrière Skinner, Freud et Piaget.
Sa théorie de l’auto-efficacité (Self-Efficacy Theory), publiée en 1977 dans la revue Psychological Review sous le titre « Self-Efficacy: Toward a Unifying Theory of Behavioral Change », puis développée dans son ouvrage de 1997 Self-Efficacy: The Exercise of Control, apporte un éclairage fondamental :
Bandura montre que l’enfant développe son auto-efficacité lorsqu’il réussit des actions concrètes. L’enfant qui vend un fruit se prouve à lui-même qu’il peut convaincre, créer de la valeur et obtenir une récompense par ses propres moyens. Selon Bandura, cela bâtit une confiance économique durable, mesurable à l’âge adulte.
Cette théorie explique scientifiquement comment un enfant qui réussit une petite transaction développe une auto-efficacité économique, comment celle-ci devient une disposition durable, et comment elle influence sa capacité à entreprendre une fois adulte. C’est exactement le mécanisme présent dans les traditions chinoises, juives, bamilékées ou peules.
Les succès de demain débutent dès l’enfance De même qu’un médaillé olympique se forme tôt ou qu’un prix Nobel de physique ou de mathématiques débute petit, la formation économique des enfants ne passe pas uniquement par l’école ou les institutions. Elle s’opère également à travers des pratiques informelles, intégrées dans la vie quotidienne, qui exposent les plus jeunes à des situations de frustration, de négociation et d’incertitude.
En Chine contemporaine, durant les vacances scolaires, il n’est pas rare d’observer dans les rues des villes ou des villages de très jeunes enfants (âgés de 7 à 10 ans) proposer aux passants des boissons, des fruits ou des confiseries. Sous le regard discret de leurs parents ou grands-parents, ces enfants s’engagent dans de véritables microtransactions, aujourd’hui facilitées par l’usage de codes de paiement numériques (Alipay ou WeChat Pay) suspendus à leur cou.
Loin d’être anecdotique, cette pratique constitue un rituel éducatif structuré. Si l’on peut croire qu’elle vise principalement à vaincre la timidité, les témoignages parentaux indiquent une intention plus profonde : l’apprentissage de la résilience. Pour les adultes qui les encadrent, ce qui forme l’enfant n’est pas le succès des ventes, mais l’expérience répétée du refus. L’enfant doit apprendre à entendre « non », à constater que sa proposition peut ne pas intéresser et à être confronté à la frustration dans un cadre contrôlé où l’échec n’est ni dramatique ni stigmatisant.

La résilience est perçue comme la condition première de l’endurance dans un univers marchand caractérisé par la volatilité, la concurrence et l’incertitude. Le monde des affaires est un espace où les refus sont plus fréquents que les succès. En exposant l’enfant à une série de microfrustrations, les parents développent chez lui une tolérance à l’échec qui deviendra, à l’âge adulte, un avantage comparatif dans la gestion des risques.
Comparaison de deux modèles éducatifs informels : Production vs Protection Dans le monde en général et en Afrique en particulier, deux modèles éducatifs informels s’opposent. Certaines sociétés (Chinois, Bamilékés, Peuls) exposent tôt leurs enfants à la production de valeur, tandis que d’autres (Sawa, Bétis) les protègent davantage de la confrontation économique. Il ne s’agit pas d’une carence culturelle ou d’une vertu innée, mais de deux choix éducatifs distincts.
- Le modèle « productif » Repose sur le principe que la valeur se crée et ne se reçoit pas. Le microcommerce enseigne à aller vers les autres, proposer une offre, accepter le refus, ajuster son prix, comprendre la notion de marge et financer ses envies par son propre effort. C’est une éducation orientée vers la production et non vers la demande. Elle développe la résilience, la tolérance au risque, l’auto-efficacité et la discipline financière.
- Le modèle « protecteur » Les parents y valorisent la politesse, les bonnes notes, la conformité et la dépendance à l’adulte. Cependant, ils n’exposent pas l’enfant au refus, à la négociation, à la création de valeur ni à la gestion du risque.
Ce modèle produit des enfants très bien socialisés sur le plan symbolique, mais peu préparés sur le plan économique. On retrouve ce modèle dans des familles aisées à travers le monde (Europe, Amérique latine, Moyen-Orient, Afrique). En Afrique, le problème réside dans le fait qu’on le retrouve souvent au sein de communautés pauvres qui vivent dans l’illusion d’une position sociale supérieure qu’elles n’ont pas.
Ce que ces parents oublient d’enseigner : Beaucoup de parents apprennent à leurs enfants comment être (comment s’habiller, parler, être poli, réussir à l’école), mais oublient de leur enseigner comment faire (comment gagner sa vie, produire de la richesse, financer ses projets et ne jamais vivre au-dessus de ses moyens).
Questions – Réponses Pourquoi le modèle productif est-il plus efficace ? Parce qu’il repose sur trois piliers théoriques :
L’Auto-efficacité (Bandura) : L’enfant apprend qu’il peut réussir par lui-même et créer de la valeur, ce qui développe un moteur durable.
L’Habitus économique : L’enfant intègre très tôt la tolérance au refus, la logique de marge et la discipline financière — des dispositions non enseignées à l’école.
La Résilience économique : L’enfant comprend que le succès est rare, que la persévérance est indispensable et que l’échec n’est pas une humiliation.
Pourquoi le modèle protecteur engendre-t-il plus de fragilité économique à l’âge adulte ? N’ayant jamais affronté le refus ni géré un microrisque, l’enfant devenu grand développe une vulnérabilité à l’incertitude et une attirance pour la consommation plutôt que pour la production. Il devient plus enclin à croire aux illusions de facilité (comme la loterie ou les paris sportifs), ignorants que ces jeux sont conçus pour le faire perdre.
Exemples culturels d’éducation informelle En Suisse (L’apprentissage de l’humilité) : Des adolescents de la classe moyenne ou supérieure jouent du violon dans les rues de Lausanne ou Genève avec une assiette à leurs pieds. L’objectif n’est pas financier, mais éducatif : s’exposer au regard d’inconnus, accepter leur évaluation (le feedback de la pièce de monnaie) et apprendre l’humilité.
Chez les Bamilékés (Socialisation marchande) : L’enfant accompagne ses parents au marché, observe les négociations, comprend la rotation du capital, le risque et la diversification.
Chez les Peuls (Socialisation pastorale) : L’enfant gère tôt le petit bétail, apprenant ainsi la valeur de la perte, la reproduction du capital, la mobilité et la gestion de la réputation.
Origine des tensions interethniques Pourquoi ces compétences créent-elles parfois des tensions ?
Lorsque deux groupes sociaux ou ethniques appliquent des modèles éducatifs informels différents, leurs trajectoires économiques divergent. Le groupe le moins préparé à la compétition économique tend alors à percevoir la réussite de l’autre comme un « privilège illégitime ». Il peut développer des récits de spoliation ou revendiquer des « droits imaginaires ».
Les tensions ne découlent pas de l’identité des individus, mais du fait que certains ont été préparés très tôt à la négociation, au risque et à l’autonomie, tandis que d’autres ont été éduqués dans la conformité et la dépendance.
Conclusion Les sociétés qui exposent précocement leurs enfants à la réalité économique façonnent des adultes plus résilients, autonomes et armés contre la pauvreté. À l’inverse, celles qui protègent leurs enfants de ces réalités produisent des adultes dépendants, parfois tentés d’expliquer la réussite d’autrui par l’injustice, voire de chercher à la corriger par la jalousie ou la violence. En Afrique, face aux défis économiques, la différence majeure entre les individus réside dans l’exposition ou non à une éducation précoce aux réalités du monde de demain.
Jean-Paul Pougala















