L’enseignant : ce serviteur de la Nation sacrifié sur l’autel de l’ingratitude

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Entre rémunérations dérisoires, conditions de vie précaires et mépris institutionnel, les enseignants camerounais paient le prix fort de leur abnégation. Analyse d’un malaise profond où l’engagement pédagogique se heurte à l’ingratitude d’une société en perte de repères.

De nombreux enseignants ont renoncé à leur métier ; certains, par dépit, se sont éloignés de leur pays, dont ils gardent un souvenir profondément amer. D’autres regrettent un choix qui a fait leur malheur. D’autres encore y restent par pis-aller, mais traînent un métier honni et méprisé comme une maladie honteuse. Revêtir la toge ou la blouse, c’est obtenir, au bout de longues années d’études et d’une formation éprouvante, un certificat d’endurance.

Remplir ses obligations professionnelles, c’est se plier, dès l’affectation, aux pérégrinations et tribulations imposées par des mutations successives qui nomadisent, déstabilisent, parfois brisent la famille, ou qui condamnent à l’immobilité dans un poste perdu et oublié. La réalité complète du métier d’enseignant se décline en revenus dérisoires, conditions de vie précaires, conditions de travail éprouvantes, profil de carrière aléatoire, considération sociale humiliante, et cetera. À qui offre sa fraîcheur physique et intellectuelle à l’enseignement, celui-ci ravit souvent la vue, l’ouïe, la motricité, et parfois la vie. Les frustrations, les regrets, l’amertume et la colère de l’enseignant sont les contre-promesses des fleurs de la générosité pédagogique et de l’abnégation.

Quand l’enseignant a découvert toutes les facettes de sa vie professionnelle, que lui reste-t-il ? Il lui reste la fierté d’avoir contribué à transformer ses élèves en hommes et femmes libres et responsables. Il lui reste la reconnaissance volatile de la formule : « C’était mon enseignant, mon prof », prononcée avec nostalgie, respect, et parfois une pointe de pitié. Pour sa dignité, il se contente de cette consolation. Mais il ne gardera de ses années de travail que des souvenirs fugaces, quelques traces sur ses propres notes, des pages jaunies et usées par le temps, et rarement une distinction ou une décoration pour sa toge. Oui, après avoir ouvert l’esprit à des milliers d’élèves, point de laurier autour de sa tête grise ni de médaille sur sa poitrine fière. Personne n’a jugé utile ni juste de lui en décerner une. Il fallait, lui avait-on répondu avec désinvolture lorsqu’il s’étonnait de n’en point recevoir, adresser un dossier de demande au service compétent. Pourtant, il en a vu par grappes sur les vareuses d’officiers et les costumes des administrateurs. Et des plus prestigieuses épignlées sur des dossards ! Il aura compté quelques-uns des récipiendaires parmi ses élèves… Il advient souvent que cet homme-là, après avoir tout donné à la patrie — ou plutôt après que sa patrie lui a tout ravi —, s’en retourne les mains vides dans la vieille case de son père, pour y vivre ses derniers jours dans la solitude des lointains souvenirs de l’enfant qu’il fut. Si une société ne se préoccupe pas de donner à l’enseignant proportionnellement à ce qu’elle lui prend, c’est une société malhonnête. Elle assume son immoralité. Si une société ne sait pas distinguer l’enseignant à la hauteur de son abnégation, c’est une société ingrate. Elle fait preuve d’un cynisme. Si une société crée des différences de traitement entre ses serviteurs, c’est une société d’inégalités. Elle érige des privilèges et engendre des frustrations.

Jacques Èvùnà

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