« Une Nation ne se grandit pas seulement par ce qu’elle construit pour ses vivants, mais aussi par la manière dont elle honore celles et ceux qui ont contribué à lui donner une histoire, une conscience et un destin. »
Une nation peut-elle construire son avenir sans assumer pleinement sa mémoire ?
Il est des questions qui dépassent les cérémonies officielles, les clivages politiques et les générations. Elles interrogent la responsabilité de l’État, la conscience d’un peuple et la nature même du lien qui unit une Nation à son histoire. Quelle place le Cameroun a-t-il véritablement accordé à ses pères fondateurs, à ses héros, à ses penseurs et à toutes ces femmes et à tous ces hommes qui ont contribué à façonner son identité, à défendre sa dignité, à conquérir ses libertés ou à éclairer son destin ? Cette interrogation n’est ni une invitation à idéaliser le passé ni une négation des initiatives déjà entreprises.

Elle appelle à examiner lucidement la manière dont la République reconnaît ses héritages, préserve leurs traces et transmet aux générations futures la connaissance de celles et ceux qui ont participé à son histoire. Une nation ne se construit pas uniquement par ses routes, ses infrastructures, ses institutions ou ses performances économiques. Elle se construit aussi par la connaissance de son histoire, la reconnaissance de celles et ceux qui l’ont façonnée et la transmission de son héritage aux générations futures. Le Cameroun possède une histoire riche, complexe et parfois douloureuse. Cette histoire est faite de résistances, de sacrifices, de luttes politiques, de créations intellectuelles, de transformations sociales et de contributions remarquables à la vie nationale. Elle porte aussi les traces des ruptures coloniales, des affrontements autour de l’indépendance, des tensions qui ont accompagné la construction de l’État et des aspirations successives à une société plus juste et plus prospère. Assumer cette histoire ne signifie ni entretenir les divisions du passé ni imposer une lecture officielle unique.
Cela signifie reconnaître que la mémoire nationale est un patrimoine commun, qui doit être étudié avec rigueur, transmis avec discernement et partagé dans le respect de la pluralité des expériences camerounaises. Or, une question demeure : quelle institution nationale permanente permettrait de rassembler, de faire connaître et de transmettre les grandes contributions à l’histoire du Cameroun, au-delà des commémorations ponctuelles et des hommages dispersés ? Cette question n’est ni secondaire ni simplement symbolique. Elle touche à l’éducation citoyenne, à la cohésion nationale, à la transmission des valeurs et à la capacité d’un pays à donner à sa jeunesse des repères historiques solides. Le Cameroun a besoin de savoir d’où il vient pour mieux décider où il veut aller. Il ne peut durablement construire un avenir commun si une partie de son histoire reste insuffisamment documentée, si certaines contributions demeurent peu connues et si la reconnaissance nationale dépend principalement des circonstances politiques. LE PANTHEON DE LA REPUBLIQUE n’est donc pas seulement une question de monument : c’est une question de conscience nationale.
Nos grandes figures : une histoire à reconnaitre, a documenter et à transmettre
L’histoire du Cameroun ne saurait être réduite à une seule période, à une seule institution ou à une seule catégorie de personnalités. Elle est traversée par les résistances à la domination coloniale, les revendications d’émancipation, les luttes pour l’indépendance, les choix qui ont accompagné la construction de l’État et les transformations politiques, sociales et culturelles qui ont marqué le pays. Ces séquences ne peuvent être confondues ni racontées comme une histoire uniforme : elles ont leurs acteurs, leurs contextes, leurs ruptures et leurs controverses. C’est précisément pourquoi la mémoire nationale exige une approche historique rigoureuse, capable de reconnaître les contributions, d’éclairer les conflits et de transmettre les faits sans les simplifier. Rudolf Duala Manga Bell et Adolf Ngosso Din, exécutés le 8 août 1914 dans le contexte de leur opposition à la politique coloniale allemande, incarnent une page majeure de la résistance à la domination et à la dépossession. Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié et Ernest Ouandié occupent également une place importante dans l’histoire des luttes politiques et de la décolonisation. Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun indépendant, appartient, lui aussi, à l’histoire de la construction de l’État et de ses premières institutions. Ces trajectoires, différentes dans leurs objectifs, leurs moyens et leurs héritages, méritent une étude historique exigeante. La mémoire nationale ne se limite cependant pas aux figures politiques ou aux acteurs des luttes anticoloniales. Elle doit aussi reconnaître les penseurs, les écrivains, les journalistes, les enseignants, les chercheurs, les artistes, les sportifs, les bâtisseurs économiques, les acteurs sociaux et toutes celles et tous ceux dont le travail a contribué à transformer le pays. Mongo Beti (Alexandre Biyidi Awala), Bernard Fonlon, Fabien Eboussi Boulaga, Engelbert Mveng, Pierre Meinrad Hebga, Guillaume Oyônô Mbia, Joseph Tchundjang Pouémi, Jean-Marc Ela, Pius Njawé, Henri Bandolo, ont enrichi, chacun à sa manière, la réflexion intellectuelle, culturelle, économique, sociologique, théologique, philosophique ou sociale. Anne-Marie Nzié, Francis Bebey, Manu Dibango et Joseph Bessala ont marqué l’histoire musicale et sportive camerounaise. D’autres femmes et hommes, connus ou moins connus, ont contribué à la science, à l’éducation, à la santé, à l’agriculture, à l’innovation, à la création artistique et au développement des communautés.
Le défi consiste précisément à élargir le regard : rendre visibles les contributions des femmes, des différentes régions, des diverses composantes culturelles et linguistiques du pays, des autorités traditionnelles, des organisations sociales et des générations qui ont participé à la construction nationale. Cette reconnaissance ne doit toutefois pas devenir une distribution de récompenses ni un exercice de réhabilitation automatique. Honorer une personnalité ne signifie pas effacer ses controverses, taire les désaccords suscités par son action ou transformer son parcours en récit légendaire. La dignité de la mémoire repose sur la vérité historique, la contextualisation des faits et la confrontation des sources.

Une République adulte n’a pas peur de la complexité de son histoire. Elle sait distinguer la reconnaissance d’une contribution de l’approbation de tous les actes d’une personne. Le Cameroun doit pouvoir honorer ses figures majeures sans confisquer leur histoire, ni réserver la mémoire nationale aux seuls personnages consacrés par le pouvoir, la notoriété ou les circonstances. Il faut distinguer trois catégories que l’on confond trop souvent. Les pères et mères fondateurs renvoient aux personnalités qui ont joué un rôle significatif dans la naissance du sentiment national, l’accession à la souveraineté ou l’organisation des institutions de la Nation. Les héros nationaux sont reconnus pour des actes, des sacrifices ou des engagements majeurs au service de la collectivité. Les penseurs et bâtisseurs ont contribué, par leurs idées, leurs découvertes, leurs œuvres ou leurs réalisations, à transformer la société et à élargir ses horizons. Ces catégories peuvent se recouper, mais elles ne sont pas interchangeables.
Un panthéon camerounais : monument de pierre ou institution de conscience nationale ?
Le mot « Panthéon » évoque un lieu où une Nation rassemble symboliquement les personnalités auxquelles elle souhaite témoigner sa reconnaissance durable. Le Panthéon de la République ne devrait pas être conçu comme un simple édifice destiné à accueillir des noms, des portraits ou des cérémonies officielles. Il doit être pensé comme une institution de mémoire, de recherche, de transmission et de dialogue citoyen. Sa mission pourrait s’organiser autour de plusieurs fonctions complémentaires : conserver et valoriser les archives ; documenter les parcours des grandes figures nationales ; soutenir la recherche historique ; rendre accessibles les sources au public ; produire des ressources pédagogiques ; organiser des expositions, des conférences et des rencontres entre générations.
Il pourrait également contribuer à la numérisation des documents historiques, à la sauvegarde des témoignages oraux et à la valorisation des patrimoines matériels et immatériels associés à l’histoire nationale. Une telle institution offrirait aux chercheurs un espace de travail, aux enseignants des ressources fiables et aux jeunes des moyens concrets de découvrir les trajectoires qui ont façonné leur pays. Le projet ne doit pas nécessairement commencer par la construction d’un édifice monumental et coûteux. Le Cameroun pourrait procéder par étapes, en s’appuyant sur les institutions patrimoniales existantes, les universités, les bibliothèques, les musées, les archives et les ressources numériques, avant de décider de la forme architecturale et du lieu les plus appropriés. L’enjeu est de privilégier la qualité scientifique, l’utilité publique et la pérennité plutôt que le prestige immobilier. Un bâtiment sans archives accessibles, sans programmes éducatifs, sans recherche et sans gouvernance indépendante ne constituerait qu’une réponse partielle. Le Panthéon devrait, au contraire, devenir un lieu où l’histoire est expliquée, où les mémoires se rencontrent et où les générations peuvent débattre sereinement de leur héritage commun. Il ne s’agirait pas d’imposer une mémoire uniforme, mais de construire un cadre républicain dans lequel les différentes composantes de l’histoire nationale puissent être étudiées et transmises.
Cette ambition appelle une articulation intelligente avec les structures déjà existantes, afin d’éviter les doublons administratifs et les dépenses injustifiées. Elle exige également des moyens pérennes, une programmation scientifique et culturelle ambitieuse, ainsi qu’une véritable politique d’accès du public. Le Panthéon que nous proposons doit être moins un sanctuaire de glorification qu’une institution vivante au service de la connaissance, de la vérité historique et de la transmission nationale.
Qui mérite d’entrer au panthéon ? La république doit se donner des regs
Le Cameroun dispose déjà d’un précédent juridique important : la loi n° 91/022 du 16 décembre 1991 portant réhabilitation de certaines figures de l’histoire du Cameroun. Son article 1er vise des personnalités disparues ayant contribué à la naissance du sentiment national, à l’indépendance, à la construction du pays ou au rayonnement de son histoire et de sa culture. Son article 4 prévoit que le bénéfice de ses dispositions peut être étendu à d’autres personnes répondant aux critères fixés par la loi. Ce texte constitue donc un repère juridique important pour la reconnaissance de certaines figures nationales. Il ne crée toutefois pas, à lui seul, un Panthéon doté des missions scientifiques, patrimoniales, éducatives et de gouvernance envisagée dans la présente tribune. La création d’une telle institution nécessiterait dès lors une étude du cadre juridique existant et, le cas échéant, l’adoption de dispositions adaptées à ses missions, à son statut, à son financement et aux garanties de son indépendance scientifique. Cette démarche devrait être précédée d’une concertation nationale associant les compétences historiques, universitaires, juridiques et patrimoniales.
Le projet d’un Panthéon devrait donc faire l’objet d’un cadre juridique et institutionnel adapté, fondé sur une consultation nationale et sur les enseignements de l’histoire camerounaise. L’admission de personnalités devrait reposer sur des critères explicites : importance de la contribution à l’histoire nationale ; portée du travail accompli ; influence durable sur la société ; engagement en faveur de la liberté, du savoir, de la justice, de la création ou du développement ; qualité des éléments historiques disponibles. Ces critères devraient permettre de considérer des parcours très différents, sans privilégier exclusivement les responsables politiques, les personnalités célèbres ou les détenteurs de fonctions officielles. La sélection devrait être confiée à une instance indépendante, pluraliste et compétente, comprenant notamment des historiens, des chercheurs, des spécialistes du patrimoine, des représentants des institutions culturelles et éducatives ainsi que des personnalités issues de la société civile. La représentation des femmes et la diversité des expériences régionales, culturelles et sociales devraient être garanties sans que ces exigences se substituent à l’examen rigoureux des contributions individuelles. Les candidatures et propositions devraient être instruites à partir de sources vérifiables. Les décisions devraient être motivées et rendues publiques, dans le respect des exigences légitimes de confidentialité concernant certains documents. Une procédure de réexamen pourrait être prévue lorsque de nouvelles sources historiques importantes sont découvertes. Il ne s’agit pas de soumettre l’histoire à un vote de popularité ni de fabriquer artificiellement un consensus. Il s’agit de protéger la reconnaissance nationale contre l’arbitraire, l’exclusion et les fluctuations politiques. Le rôle des pouvoirs publics serait de créer les conditions juridiques, financières et institutionnelles de cette mission, sans dicter les conclusions scientifiques ni transformer les admissions en récompenses partisanes. Un Panthéon républicain ne sera crédible que si les règles de reconnaissance sont plus durables que les majorités politiques et plus exigeantes que les appartenances particulières.
De la mémoire au projet national : investir dans la transmission
La création d’un Panthéon ne doit pas être opposée aux priorités économiques et sociales du Cameroun. Les besoins en matière d’éducation, de santé, d’emploi, d’infrastructures et de recherche sont considérables. Mais le développement matériel et la transmission de la mémoire nationale ne sont pas des ambitions concurrentes : ils participent, chacun à leur manière, à la construction d’un pays durable. Le véritable enjeu est de concevoir un projet proportionné aux moyens du pays, fondé sur des objectifs mesurables, une gouvernance responsable et une programmation progressive. L’investissement doit porter autant sur les archives, les collections, la recherche, les outils numériques et l’éducation que sur les éventuelles infrastructures physiques. Une première étape pourrait consiste r à instituer une mission nationale indépendante de préfiguration, chargée d’établir un état des lieux du patrimoine mémoriel camerounais, de recenser les initiatives et institutions existantes, de consulter les citoyens et les communautés, puis d’évaluer les besoins scientifiques, techniques, éducatifs et financiers du projet. Son rapport devrait présenter plusieurs scénarios de mise en œuvre, préciser les missions et le statut juridique envisageables du Panthéon, proposer un modèle de gouvernance garantissant l’indépendance scientifique et la transparence des décisions, estimer les coûts d’investissement et de fonctionnement, identifier les sources de financement possibles et établir un calendrier indicatif de réalisation. Il devrait également définir des indicateurs permettant d’évaluer l’accès du public, la valorisation des archives, les activités scientifiques et les programmes éducatifs. Cette mission associerait les universités, les historiens, les juristes, les institutions culturelles et patrimoniales, les collectivités territoriales, les administrations concernées, le Parlement et les organisations de la société civile. Son rapport serait rendu public et soumis à un débat national avant toute décision définitive. Une telle démarche permettrait de fonder le projet sur des données vérifiables, de maîtriser les dépenses et de garantir que le Panthéon réponde à un besoin réel plutôt qu’à une ambition de prestige. Il faudrait également prévoir des programmes éducatifs accessibles aux établissements scolaires et universitaires, des ressources numériques ouvertes au public et des partenariats avec les chercheurs de la diaspora. La mémoire nationale ne doit pas rester confinée dans une institution : elle doit circuler, être interrogée et contribuer à la formation des citoyens. Un tel projet peut enfin devenir un levier de rayonnement culturel et scientifique. Il offrirait au Cameroun une occasion de mieux faire connaître son histoire, ses penseurs, ses artistes, ses chercheurs et ses contributions à l’histoire africaine et mondiale. La responsabilité des pouvoirs publics est de donner à cette ambition une traduction institutionnelle sérieuse, sans précipitation, sans instrumentalisation et sans dépenses de prestige. La responsabilité des chercheurs est de documenter et d’expliquer. Celle des médias, des enseignants et des citoyens est de faire vivre un débat éclairé. La mémoire nationale n’appartient à aucun gouvernement, à aucun parti, à aucune région et à aucune génération. Elle constitue un patrimoine collectif dont chaque génération est à la fois dépositaire et responsable.
Une république qui se souvient prépare mieux son avenir
Le Cameroun a besoin d’un lieu, d’une institution et d’une politique publique capables de faire vivre durablement la mémoire de celles et ceux qui ont contribué à écrire son histoire. Il ne s’agit ni de figer le passé ni de distribuer des honneurs sans discernement, mais de reconnaître les contributions, de préserver les traces, d’éclairer les controverses et de transmettre aux générations futures une histoire documentée, pluraliste et exigeante. La création d’un Panthéon de la République serait un acte de maturité nationale si elle repose sur la rigueur historique, l’indépendance scientifique, la transparence des critères et le respect de la diversité des parcours camerounais.
Le Gouvernement pourrait en prendre l’initiative en instituant, en concertation avec le Parlement, les universités, les institutions patrimoniales, les collectivités territoriales et la société civile, une mission nationale indépendante chargée d’en étudier la faisabilité et d’en proposer le cadre juridique, scientifique, culturel et financier. Son rapport, rendu public, permettrait d’engager un débat national avant toute décision. Cette démarche donnerait à la question une suite concrète, sans préjuger de la forme définitive du projet ni de la liste des personnalités susceptibles d’être honorées. Car une République ne se mesure pas uniquement à la solidité de ses institutions ou à l’ampleur de ses réalisations matérielles. Elle se mesure aussi à sa capacité de connaître son histoire, d’assumer ses complexités et de transmettre à ses enfants des repères qui les aident à comprendre leur pays et à construire son avenir.
Le Cameroun n’a pas besoin d’un Panthéon pour idéaliser son passé. Il a besoin d’une institution pour mieux le connaître, le transmettre et en faire une force pour l’avenir. La question demeure donc, et elle mérite désormais une réponse institutionnelle : Ou est le panthéon de la République ?
Pr Hugues Merlain Tetchou Nganso
Université de Douala















